ACTE QUATRIÈME
MICHEL
Oui, vous vous tenez étroitement!
JUDITH
Faites-en donc autant! au lieu de gémir et de récriminer sans cesse. On dirait que vous ne pouvez pas vous défendre... vous êtes les plus nombreux pourtant. Cette solidarité, vous devriez nous l'envier et tâcher de l'imiter; mais vous faites tout le contraire. Sagelier aussi t'a trahi dans cette affaire: Sagelier est ton camarade d'enfance, ton ami de jeunesse; et pourtant, il a préféré être agréable à Lazare Hœndelssohn dont il a besoin, tout en sachant que Trévières est un garçon honorable, tandis que Vowenberg!..,
MICHEL
Eh! bien, moi, malgré tout ce que tu me dis, je n'admire pas une solidarité qui, de ton propre aveu, s'étend aux gens les moins estimables. Que ce soit Trévières ou Vowenberg qui soit attaché au Cabinet du Ministre, ça ne changera pas la face du monde, c'est évident; aussi, ce n'est pas de la quantité des conséquences que je m'alarme, mais c'est la qualité, comprends-tu, la qualité de ton procédé qui m'épouvante. Tu as beau proclamer le sentiment qui t'a fait agir...
JUDITH
Certainement, je m'en glorifie.
MICHEL
Alors, pourquoi t'es-tu cachée? Pourquoi ne m'as-tu pas averti de ce que tu faisais ? Au moins la lutte eût été loyale, égale. Mais, voilà, dans une telle lutte, tu n'aurais pas été sûre de vaincre, et quand on entreprend quelque chose, il faut mettre toutes les chances de son côté, n'est-ce
pas ? L'important, c'est de réussir, de réussir quand même, par n'importe quel moyen. Il faut faire tout ce qu'on peut pour avoir tout ce qu'on peut, et le succès justifie tout. En effet, contre l'application de ces théories, nous ne savons pas nous défendre. D'ailleurs, je ne sais même pas pourquoi je te dis tout ça; nous n'avons pas la même conception de la vie: nous ne jugeons pas les mêmes choses avec les mêmes états de conscience. Cela éclate dans tout ce que tu dis et dans tout ce que tu fais et c'est très grave.
JUDITH
Oui c'est très grave, Michel. Je ne veux pas me mettre en colère; je suis lasse de toutes ces discussions; celle-ci sera la dernière, je te le jure. Écoute-moi, et surtout, comprends-moi bien. Oui, il y a entre nous des froissements et des heurts perpétuels; mais, sois juste, ce n'est pas ma faute, à moi seule. Rappelle-toi, dans les premiers temps de notre amour, comme nous étions en parfaite communion d'idées! Rappelle-toi nos conversations ardentes, passionnées et si douces pourtant, là-bas, à Jérusalem; alors tu voulais être un homme libre, sans préjugés. Mais à peine étions-nous rentrés à Paris que tu as été pris de je ne sais quelle peur. Comme ces pauvres malades qui ne peuvent pas traverser les grandes places, et dont une force invincible cloue les pieds au seuil des espaces, tu n'as pas voulu traverser à mes côtés et, la main dans la main, les grandes places de joie et de lumière !
MICHEL
Ce que tu appelles des préjugés, ce sont mes croyances, opposées aux tiennes: elles affirment que pour chacun, le culte de sa personnalité, le besoin de bonheur et l'ardeur de vivre ont pour limites le droit et la souffrance des