‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 135 sur 216 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

autres. Oui, quand nous étions loin, là-bas, à Jérusalem, j'ai pu tout oublier dans l'enivrement de l'amour, mais cet amour était empoisonné dans sa source, et pour traverser librement les grandes places de joie et de lumière, il faut avoir un cœur pur, une conscience tranquille. Quant aux êtres qui vivent exaspérément leur vie, sans s'inquiéter des désastres qu'ils sèment autour d'eux, ceuxlà, quand ils sont jeunes, comme toi, peuvent bien croire, un moment, qu'ils marchent dans la joie et la lumière; mais ils entreront bientôt dans le délire et dans la nuit.

JUDITH

Oui, je sais, ce sont tes idées. Il aurait fallu que ton amour fût plus fort que tout. Alors, j'ai perdu peu à peu la force et le. goût de te convaincre. Oui, il y a entre nous des dissentiments qui te blessent et t'irritent; oui, j'ai tous les défauts de ma race, mais crois-tu donc n'avoir que les qualités de la tienne ? Et, pourtant, si tu m'avais aimée comme je voulais être aimée, ces dissentiments, je me serais efforcée, de toute ma volonté et de tout mon amour, à les faire disparaître, tandis qu'ils se sont exaspérés, au contraire, au contact de ton inquiétant remords. Aujourd'hui, je suis à bout de forces: je ne veux plus vivre dans le mensonge; il faut que je te dise la douloureuse vérité... je ne t'aime plus. Michel, je ne t'aime plus!

Elle pleure silencieusement. Un long silence. Puis elle se lève, et avec des gestes lents, prend son chapeau qu'elle met sur sa tête,

MICHEL Qu'est-ce que tu fais ?

JUDITH

Je m'en vais... je m'en vais... il faut nous séparer... je reprends ma liberté.

MICHEL

Ainsi, pour toi, j'aurai quitté mes enfants... bientôt on va m'en priver encore davantage, bientôt un étranger me remplacera auprès d'eux... et c'est ce moment-là que tu choisis pour t'en aller, pour me laisser seul, pour m'abandonner, sans t'inquiéter du ^àde que tu laisses et de ma vie que tu auras perdue.

JUDITH

Hélas! Michel, je choisis le moment oii tout me prouve que nos existences ne doivent plus être mêlées. Crois-tu que ce soit de gaîté de cœur que je m'en aille? Tu ne vois donc pas mes larmes?

MICHEL

Tu ne vois donc pas les miennes?

JUDITH

Certes, la mort de notre amour est une chose désolante; mais son agonie a été plus désolante encore... et nous ne devons pas la prolonger... tu sais bien qu'on n'aime pas

par devoir.

MICHEL

Oui. j'aurais dû prévoir qu'avec tes idées, un jour tu trouverais aussi simple de me dire: je ne t'aime plus, que tu as trouvé simple, il y a deux ans, de le dire à M. de Chouzé.

JUDITH

Comme tu l'as dit à ta femme.

MICHEL Parce que je t'aimais.

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