PRÉFACE XXI
ce sera terrible! — Non, non, ma chère Séverine, ils ne sont pas semblables à mes compagnons d'hier, à mes pareils (V autrefois.
Ceux auxquels vous faites allusion étaient des chansonniers, des poètes, des artistes, des bohèmes. Lorsqu'un nouveau venu se présentait parmi eux, ils ne s'étendaient pas sur quatre chaises pour V empêcher de s'asseoir à leur table; ils se serraient au contraire pour lui faire de la place. Ils ne rêvaient pas le trust du génie, du talent, de la fantaisie et de la bonne humour; ils ne savaient pas organiser la réclame. Je ne suis pas « l'obligé d'Israël». Ceux qui, à mes débuts, m'ont accueilli fraternellement, comme un des leurs, c'est Alphonse Allais, ce fantaisiste délicieux, George Auriol, un autre esprit charmant, Jules Jouy, ce Béranger de cauchemars, et le peintre Henri Rivière dont le talent est tel que, lorsqu'on voit certains couchers de soleil à travers les arbres, c'est son nom qui vient naturellement sur les lèvres. « Celui qui m'a pris par la main, pour me mener au succès», c'est le gentilhomme cabaretier, Rodolphe Salis qui, un soir, sans l'intermédiaire d'aucun israélite, je le jure, me poussa dans une petite salle où je récitai mes premiers vers. Si, ce soir-là et d'autres soirs, les juifs m'ont honoré de leurs suffrages, je les en remercie, mais n'ai rien fait de spécial pour les mériter, et le flot qui me les apporta peut reculer épouvanté, en les remportant. C'est Emile Blavet qui fit, dans Le Figaro, la première soirée oii mon nom est mentionné. C'est au Chat Noir que j'ai été présenté à Jules Lemaître qui se plaisait parmi nous, Jules Lemaître dont vous me reprochez l'amitié et la poignée de mains. Ah! ma chère Séverine, puissionsnous jamais, vous et moi, dans notre carrière, ne serrer que des mains aussi honnêtes.
Je fus, il est vrai, pendant deux ans, le secrétaire d'un juif influent. Je l'ai quitté, quand il était à l'apogée de son