ACTE TROISIÈME
JULIETTE
Ah! non. Vous pensez bien que lorsque j'ai acquis la preuve de sa trahison, je n'ai pas voulu rester une minute de plus avec lui, et le soir même j'étais partie. Oh! je sentais bien depuis longtemps qu'il n'était plus le même, qu'il s'ennuyait avec moi; c'est surtout depuis Venise qu'il avait changé, mais il ne voulait rien me dire, et pom*tant, ce n'est pas faute que je le mettais à son aise...
ROGER
Comment ?
JULIETTE
Oui, à chaque instant je lui répétais: « Si tu ne m'aimes plus, si tu as assez de moi, dis-le-moi, je disparaîtrai, c'est bien simple, je me tuerai.»
ROGER Vous lui disiez ça?
JULIETTE
Oui, mais vous savez comme il est, si faible! il me jurait qu'il m'aimait. Ah! vous parliez de doute, tout à l'heure. Voilà un an... oui, depuis la scène de l'atelier... il a dû vous raconter... quand je lui ai envoyé cette balle... J'ai eu bien tort, d'ailleurs, de lui pardonner, car depuis ce jour-là j'ai vécu continuellement avec le doute et le soupçon, et c'est le plus torturant des supplices; c'est une angoisse continuelle, c'est la tête vide de toute autre pensée; c'est le cœur qui bat à se rompre, comme si l'on vivait trop, alors qu'on ne vit plus. Oui, vous aviez raison tout à l'heure, il vaut mieux savoir" la vérité, aussi brutale qu'elle puisse être, mais savoir, savoir, savoir! Ma parole
d'honneur, c"est une détente, un apaisement, une consolation presque.
Elle pleure.
ROGER
Mais oui, c'est une grande consolation. (Il s'essuie les yeux en se cachant.) Ah! nous avons bien l'air de gens consolés! Qu'est-ce que vous allez devenir?
JULIETTE
Je ne sais pas, je ne sais pas. C'est justement pour ça que j'étais venue vous demander un conseil, mais vous me dites qu'il n'y a rien à faire.
ROGER Pierre vous a-t-il laissé partir, comme ça, sans...
JULIETTE
Oh! non, il faut être juste... il m'aurait donné tout ce que j'aurais voulu, mais je viens de vous dire ma façon de penser là-dessus.
ROGER
Je ne peux pas vous blâmer de votre délicatesse, c'est si rare! Pourtant, je vous assure que vous auriez pu accepter sans scrupules. Vous voilà bien avancée. En somme, vous n'avez rien.
JULIETTE
Oh! si, j'ai un peu d'argent devant moi; d'ailleurs, j'en ai encore trop, car je n'attendrai même pas qu'il soit épuisé.
ROGER
Que voulez-vous dire ?