PRÉFACE - VII
Sur ce point les avis sont partagés.
— Impartiale, admirablement impartiale! affirme celuici auquel la pièce a plu.
— Partiale, aveuglément partiale ! soutient celui-là auquel elle a déplu. Tandis qu'un troisième constate V impartialité et la blâme:
— Nous ne demandons pas à V auteur d'être impartial; mais, de juger et de témoigner... nous voulons qu'il marque ses préférences; il n'est pas libre de n'avoir pas son opinion Ci lui et de ne pas la défendre âprement. Cependant, un quatrième hausse les épaules: — Ni partiale, 7ii impartiale, mes bons amis, mais prudente, oh I que prudente ! (La chèvre sémite et le chou aryen.)
Et voilà ma pièce jugée comme Vhabit d'Arlequin, rouge pour le cardinal, verte pour le perroquet et jaune pour le serin. Les presbytes la grandissent, les myopes la rapetissent, les aveugles la nient. Elle est antisémite, philosémite; elle est courageuse, elle manque de générosité; elle est inopportune, elle vient à son heure; c'est une œuvre saine, c'est une mauvaise action. Quoi, -tout cela à la fois? C'est beaucoup, c'est trop ou ce n'est pas assez. Devant tant d'affirmations contraires, comment un auteur s'y reconnaîtrait-il? Il ne sait vraiment plus ce qu'il a fait.
Eh! bien, je dis que cette pièce fut écrite dans un sincère effort d'impartialité et même, quand elle fut terminée, je l'ai lue à des personnes que j'ai choisies aux deux pôles de l'opinion; malgré cela, d'une parfaite probité: il y a d'honnêtes gens partout. Ces personnes la trouvèrent juste et modérée et que des vérités, bonnes ou mauvaises à entendre, y étaient dites de part et d'autre. Et puis, le directeur qui montait la pièce, l'intelligente comédienne qui en créait le principal rôle et l'aimait, ceux- qui, en haut lieu, avaient pris connaissance
VIIT PRÉFACE
du Retour de Jérusalem avant d'en autoriser les représentations^, tout cela me confirmait dans la certitude que je 71 avais pas fait délibérément œuvre d'antisémitisme. J'étais bien tranquille sur ce point, £t je V eusse été encore davantage, si j'avais pu soupçonner ce que certaines insinuations m^ont depuis révélé, à savoir que, moi-même, j'étais juif. Car. chose singulière, dès qu'on les étudie d'un peu près, les israélites veulent qus l'observateur soit un coreligionnaire, comme s'il n'y avait qu'un des leurs pour les si bien connaître, et les trahir.
Mais c'est en vain que l'auteur protestera de l'honnêteté de ses intentions, elles ne seroyit jamais réputées pour le fait. Or. le fait, c'est la façon dont le public a pris la chose: il l'a prise dans un sens défavorable aux juifs, c'est incontestaUe.
C'est que, pour une telle pièce, il y a dans une salle une majorité de spectateurs qui soulignent par des applaudissements frénétiques tout ce qui est contre les juifs, et s'abstiennent d'approuver bruyamment tout ce qui est en leur faveur; tandis que Vautre partie n accepte ni ce qui est contre eux, ni ce qui est pour eux. Aux premiers on a beau dire: les Juifs sont intelligents, instruits, travailleurs, persévérants, tenaces, solidaires; ils ont le sens du réel, la raison les guide; ils ne s'encombrent pas de préjugés; ils ignorent la sensiblerie et la sentimentalité qui sont les mauvaises herbes du sentiment, comme la sensibilité en est la fleur; le
1 Rappelons que cette autorisation a fait lever, peu de temps après, l'interdiction qui pesait sur Ces Messieurs de M. George Ancey, et Décadence de M. Albert Guinon. On a même dit à ce propos que l'interdiction de Décadence avait servi le Retour de Jérusalem, en ce sens que, si l'on eût interdit cette dernière pièce, c'était déclarer qu'il n'était pas permis de parler des israélites. De sorte que, si je dois quelque chose à mon prédécesseur et ami. Albert Guinon, je suis heureux de le lui avoir rendu.