‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 42 sur 216 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

MICHEL Je ne la désire pas... c'est insensé ce que tu dis là!

HENRIETTE

Non, tu ne la désires pas bien, comme je le voudrais; tu la surprendrais volontiers, tu ne veux pas la préméditer... tu la désires comme minute, mais tu la redoutes dans ses conséquences, et c'est en quoi nous différons. Sois sincère: ai-je raison?

MICHEL C'est vrai, je la redoute.

HENRIETTE Pourquoi ?

MICHEL

Pourquoi? tu le sais bien. Parce que nous ne sommes pas libres, parce que nous sommes mariés.

HENRIETTE

Je te l'ai déjà dit: quand il le faudra, moi, je saurai me rendre libre. Je n'aime pas mon mari; il est impossible à deux créatures humaines de moins se comprendre que nous ne nous comprenons, Gaston et moi. Auprès de lui, je m'ennuie à mourir. J'ai vingt-trois ans, je ne veux pas mourir d'ennui. Tiens, en ce moment, à la pensée que je vais le retrouver, j'ai envie de m'enfuir, d'aller n'importe où. Puisque je ne serai pas avec toi, je voudrais être seule, comprends-tu, seule, seule avec ton image, mes souvenirs et mes rêves. Ah! le mariage! le mariage! Quelle chose effroyable ! Et je suis mariée depuis quatre ans. Songes-tu à ce que ça représente? Quatorze cent soixante déjeuners, j'ai fait le calcul, et quatorze cent soixante dîners en face

d"iui être auquel on n"a rien à dire... Et quatorze cent soixante nuits! Mmmmmh! Quelle horreur! Et depuis quatre ans, je ne peux pas faire un pas sans qu'on me demande: «où vas-tu? d'où viens-tu? qui as-tu vu?» Je ne peux même pas me taire sans qu'on me demande: «à quoi penses-tu?» C'est effrayant qu'un homme ait le droit de vous demander ça! Non, non. je partirai, j'y suis bien décidée. (Et, comme Michel se tait, elle lui dit:) A quoi

penses-tu ?

MICHEL

A tout ce que tu me dis. Je pense aussi que moi. je ne serai jamais libre.

HENRIETTE Il y en aura toujours un, ou plutôt une sur deux.

MICHEL Mais je ne peux pas quitter ma femme et mes enfants.

HENRIETTE Je ne te le demande pas.

MICHEL

Alors, de mon côté, ce sera toujours l'adultère, c'est-àdire le mensonge et la contrainte, et si notre liaison est découverte, le drame probable, la douleur certaine. Ah! vois-tu, j'ai bien réfléchi à tout ça... il ne faut pas nous revoir.

HENRIETTE

Oui, je vois que tu as réfléchi, en effet. Voilà le conseil que t'a apporté la dernière nuit que j'ai passée sous ton toit. Arrêtons-nous sur la pente fatale, n'est-ce pas, pendant qu'il en est temps encore ?

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