X PRÉFACE
Michel Aubier ait 36 ou 37 ans. Fils de la bourgeoisie, d'une bourgeoisie aisée, mais assez récente et très près du peuple, (grand-père quarante-huitard, oncle dans la Commune), à son âge il a déjà vu bien des choses. Il a vu la fin de VEmpire, les fêtes du 15 août et les barricades, les crinolines et les blouses blanches; puis des régiments ont défilé sur les boulevards, tandis que la foule criait: A Berlin! et ce qui Va frappé, c'est qu'il était permis de chanter la Marseillaise. Il l'a chantée. Il a vu son père pleurer au lendemain de Sedan; la République a été proclamée; il s'est trouvé enfermé dans Paris assiégé; la paix fut enfin signée. Et, un soir de printemps, sur les collines fleuries entourant la petite ville de banlieue où ses parents s'étaient réfugiés, il a vu, dans le ciel du côté de Paris, une grande lueur rouge, et on lui a dit que c'était des palais et des monuments qui brûlaient.
Et ce fut, sous forme d'images impressionnantes pour un petit garçon, Vannée terrible.
On Va mis au lycée. Il enviait les grands qui, deux fois par semaine, sous le commandement de vrais sergents, faisaient Vexercice, et le professeur d'allemand, jusque-là tourné en ridicule et sans autorité, devenait un personnage redoutable, muni de pouvoirs discrétionnaires. C'était Vœuvre de relèvement qui commençait. Il donnait cinq francs sur ses économies pour la libération du territoire, et les poésies de Paul Déroulède V enflammaient. On lui montrait, sur la carte de France, un petit coin, en haut, à droite, toujours teinté en couleur de deuil (la tache noire! ) et il pensait à la revanche.
On flétrissait la corruption de VEmpire. C'est vers cette époque que M. Jules Simon, ^ninistre de VInstruction publique, couronnant une rosière à Puteaux, terminait ainsi un long discours sur les vertus domestiques: — Le règne des voleurs et des courtisanes est passé ! — Paroles imprudentes.