‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 51 sur 216 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

j'avais pu douter, éloigner de moi cette atrocité; mais maintenant, il faudrait être aveugle, entends-tu, aveugle, pour ne pas voir clair. Tu n'es qu'un misérable et un lâche, tu n'as même pas le courage de la vérité.

MICHEL

Mais je te la dis, la vérité. Judith... Henriette... Madame de Chouzé n'est pas ma maîtresse, je te le jure sur nos enfants. Toutes les apparences sont contre moi, je le reconnais. Tu t'attaches à des détails, à des extériorités... Eh bien, oui, je Tappelle Judith... c'était son nom quand elle était jeune fille, je n'ai rien inventé... Je la tutoie, qu'est-ce que ça prouve? On tutoie un ami.

SUZANNE Oui, un ami.

Mais il faut bien que tu comprennes qu'un homme peut se plaire infiniment dans la société d'une femme, avoir besoin d'elle, oui, besoin d'elle, et qu'il peut s'établir entre un homme et une femme un commerce d'idées, une intimité intellectuelle, une familiarité cérébrale sans que pour ça...

SUZANNE

Oui, je sais ce que tu vas me dire, c'est de son cerveau seul que tu es épris, n'est-ce pas? de son cher cerveau, de son remarquable cerveau! Le mien ne te suffit pas et tu ne me trouves pas à ta hauteur. Ah! comme tu dois t'ennuyer avec moi et comme je te plains! Oui, tu vas me dire aussi que tu as pour moi une bonne affection et que j'ai la meilleure part. Eh bien, je ne m'en contente pas. S'il te faut une femme pour le cerveau, une pour le cœur, et une troisième pour je ne sais quoi, on peut aller loin

avec ce système-là! Tu es un être trop compliqué pour moi. Je ne suis pas compliquée, moi, mais j'ai la prétention d'être une femme complète, entière: j'ai été une vierge innocente, jine amoureuse candide, une amante passionnée, une épouse fidèle, une mère attentive et dévouée. Je n'admets pas les subtiles distinctions que tu établis, et je ne me résignerai pas à ne plus être que la femme du cœur.

MICHEL Mais écoute-moi.

SUZANNE Non, parce que tu mentiras. Il ne s'agit pas d'une intimité intellectuelle, d'une familiarité cérébrale; elle t'a pris tout entier, tu en es imprégné... tu la sens, tu la sens... tu l'aimes, il n'y a rien à faire. La preuve c'est que tout à l'heure, alors que je t'avertissais d'un danger que je ne croyais pas accompli, tu n'as pas eu un élan vers moi. Autrefois, tu te serais jeté à mes genoux, tu m'aurais enveloppée de protestations et de caresses ; tu aurais pleuré, tu m'aurais convaincue en un mot. Et, maintenant, tu te défends mal, tu te défends comme un coupable, sans sincérité, sans émotion, sans repentir. Il n'y a dans ton cœur que de l'irritation contre moi.

MICHEL Oui, de lïrritation, parce que c'est toi qui as voulu ce qui arrive.

SUZANNE Oh! voulu...

MICHEL

Oui, sans ta curiosité entêtée, tu n'aurais rien su, et quand je t'ai suppliée de ne pas lire cette lettre, j'en avais le droit... oui, en mon âme et conscience, j'en avais le

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