‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 80 sur 216 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

enseigné rindépendance, la révolte, et que la satisfaction immédiate et quand même de ses désii's était, pour chacun, le but de la vie; on m'a enseigné, à moi, le devoir, la soumission, le renoncement, le sacrifice.

JUDITH

Tu es infesté d'esprit chrétien et, pourtant, tu ne crois pas!

MICHEL

Hélas! même quand ils ne croient plus, les hommes comme moi restent attachés par mille liens aux croyances du passé. L'éducation et l'hérédité ont créé en nous la conscience et l'honneur et, quand ils ne sont pas satisfaits, nous sommes inquiets et torturés.

JUDITH Je le vois bien.

MICHEL

Ma raison m'affirme mon droit au bonheur et mes instincts réclament la satisfaction de mes désirs, mais je reste esclave d'une morale ancienne. La vérité, c'est que je suis un être de transition; il y a en moi un singulier mélange de vieilles idées et des idées nouvelles, et mon âme ressemble à ces pays frontières dont les habitants parlent tour à tour une langue ou une autre, jusqu'à ce qu'un conquérant arrive, qui impose définitivement la sienne.

Il faut choisir soi-même, sans attendre le conquérant.

MICHEL J'ai choisi, puisque je suis allé vers toi.

JUDITH

Alors, ne dis pas cela d'un air désolé. Ah! comment te persuader que tu n"es pas coupable ? Va, tu aurais pu te sacrifier silencieusement et mourir de désespoir même, celle à qui tu aurais fait ce sacrifice, si elle l'avait appris par hasard, ne t'en aurait su aucun gré. Crois-tu qu'elle aurait eu la moindre pitié? Etre heureux, ce n'est pas être cruel, après tout, c'est se défendre. Et puis, pourquoi est-ce toi qui aurais été sacrifié et non pas elle ? Toi, tu as une œuvre à accomplh' et, pour l'accomplir, tu as besoin de sensations, tu as besoin de joie et de douleur... non pas de tristesse stérile, mais de douleur féconde... tu as besoin d'amour et de passion, tu as besoin de vivre, en im mot, et ta vie est plus précieuse que la sienne. Il y a tout de même une échelle des valeurs.

MICHEL

Il ne nous appartient pas de juger sur quel échelon nous sommes. A ce compte-là. l'ambitieux, le cupide, lé jouisseur décideront qu'ils sont en haut de l'échelle et, par là, ils légitimeront tous leurs crimes.

JUDITH

^lais tu n'es ni ambitieux, ni cupide; tu m'as aimée, voilà tout. On ne choisit pas son amour, on le subit, il est indépendant de notre volonté. ]\[on amour poiu* toi, c'est toute ma pensée et toute ma chair, mon cœur, mon cerveau, tout enfin... Mon amour pour toi, c'est moi tout entière, il ne peut cesser qu'avec moi-même. Alors, ça me chagrine de voir que ton amour n'est pas égal et que le bonheur que je veux, que je crois te donner, n'est pas capable d'effacer tout le reste.

Elle pleure.

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