‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 186 sur 203 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Je me croyais tranquille et j'étais amoureux! L'amour, entendez- vous bien, c'est... c'est diabolique! Je ne me défends pas, Monsieur, je vous explique, Comme on doit s'expliquer entre gens comme nous. Donc, ayant su tantôt que vous étiez jaloux...

MOLIÈRE

Qui vous a dit cela?

CORNEILLE

Mais elle...

MOLIÈRE, entre ses dents.

Ah! l'effrontée!

CORNEILLE

J'ai depuis cet instant mon âme tourmentée;

Alors il a fallu que, sans retardement,

Je m'en vienne apaiser votre ressentiment :

Dans ma seule amitié j'ai puisé ce courage.

Si ma présence auprès d'elle vous porte ombrage,

Sans que je fasse ici des serments superflus,

Monsieur, je suis tout prêt à ne la revoir plus

De ma vie, aussi vrai que Corneille on me nomme.

MOLIÈRE regarde Corneille, puis sourit tristement et, ouvrant les bras :

Embrassez-moi, Monsieur... vous êtes un bon homme; Mais, tranquillisez- vous, je n'étais pas fâché.

CORNEILLE, plaidant.

Parbleu! je fus d'abord amoureux de Psyché, A la seule Psyché je croyais rendre hommage; Seulement, on confond bientôt le personnage Et la personne : Armande ou Psyché, l'on ne sait Plus!... Le théâtre... enfin!... vous savez ce que c'est?

MOLIÈRE

Le théâtre! Oui, je sais surtout l'être factice Et quasi monstrueux que devient une actrice Qu'entourent les galants et les adulateurs : Elle appartient à tous, seigneurs, auteurs, acteura.

Le théâtre!... Ah! Monsieur, à monter sur les planches, Nos femmes rarement en descendent très blanches : On leur tient des propos dont parfois je rougis.

CORNEILLE

Il se fait tard... je vais regagner le logis.

11 tend la main à Molière et s'écrie :

Ah!

MOLIÈRE

Quoi donc?

Regardez cette main... on n'essuie Donc jamais? J'ai la main noire comme la suie, Pour m'être appuyé là.

Il désigne une toile roulée sur laquelle il vient de s'appuyer. MOLIÈRE.

C'est quelque vieux décor...

Ici, vous le savez, ce qui luit n'est pas or. Il y flotte de môme une sale poussière Dont l'âme s'encuirasse et demeure grossière. On ne la voit pas : elle est faite des discours Qu'on entend malgré soi, des changeantes amours Dont on a sous les yeux un ondoyant exemple; De mensonge surtout, car c'est ici le temple De la feinte, du faux, de la fourbe et du fard'

Sur ces derniers mots, les porteurs sont entrés avec la chaise de Scapin. UN DES PORTEURS.

Monsieur, vite, venez... nous serions en retard.

MOLIÈRE

Allons!

Il s'assied sur la chaise. Les deux porteurs l'emmènent. CORNEILLE, demeuré seul.

En lui faisant cet aveu, chose sûre, J'ai touché dans son cœur une vive blessure.

On entend la voix de Molière-Scapin : « Ahi! Ahi! Messieurs, VOUS me voyez, ahi! », et les éclats de riro du public.

Page 1