ACTE PREMIER
peut être 1res intelligent, très séduisant et même très artiste. Il y a des petits préjugés de jeune homme de lettres dont il faut vous défaire. Je vous dis ça, dans votre intérêt, et parce qu'il est bien convenu, entre nous, que je dois vous avertir.
Certainement, vous avez raison et je vous en remercie.
NELLY
Latrille s'est aperçu que vous aviez un goût très vif pour Mme Destrié et, comme il est assez méchant, il a voulu vous faire un peu souffrir.
ROBERT
C'est possible... il a tout de même de l'aplomb : il me racontait ça à deux pas de M. Destrié qui pouvait entendre... Oh! j'étais très gêné... ,
NELLY
Parce que vous n'avez pas encore l'habitude du monde... Vous vous étonnez un peu de tout. •
ROBERT
Oui, j'avoue que, ce soir, bien des choses m'ont étonné.
NELLY
Si vous vouiez parler de Fargis, je reconnais qu'il y avait de quoi.
ROBERT
Oh! non, M. Fargis, j'ai bien compris que c'était un accident, que ça n'arrive pas toutes les fois.
NELLY
Heureusement!
ROBERT
Non, c'est le ton de la conversation, la liberté des potins, la façon légère dont on parle des choses les
plus graves, l'imprudence avec laquelle on accouple des noms; une véritable joie à constater, même chez des amis, la désunion ou le scandale, et le goût de faire de l'esprit avec de la souffrance et de la douleur. Ainsi, l'espèce de folie de cet homme, quand il a brutalisé cette jeune femme... c'était tragique. N'empêche que, dix minutes après, lorsque nous sommes restés là avec les Destrié, on avait fini par en rire.
NELLY
Oui! s'il fallait s'apitoyer sur les malheurs de tous ceux que l'on connaît, les réunions ne seraient pas gaies. Et puis, on sait si bien que tout finit toujours par s'arranger. Alors, on fait tout de suite l'œuvre du temps, surtout lorsqu'il s'agit des autres... car il n'y a d'important que ce qui arrive à soi-même... et encore, sur le moment, parce que, heureusement, on oublie... on oublie.
ROBERT
Et puis, encore une chose : il ne se trouve jamais personne pour prendre la défense de ceux qu'on attaque, qu'on calomnie, dont on étale les secrets.
NELLY
Mais non, qu'on « potine » tout simplement; c'est vrai, on devrait pouvoir dire « potiner quelqu'un »... S'il y a un verbe actif, c'est bien celui-là!
ROBERT
Enfin, on n'ose pas intervenir... on sent qu'on serait ridicule, qu'on aurait le dessous, à moins cle faire un éclat.
NELLY
Ah! non, surtout pas d'éclat, voilà une chose qu'il faut éviter.
Oui, je sais bien... alors, on se tait, on est lâche.