ACTE DEUXIÈME
PHILIPPE
Si, VOUS avez quelque chose à dire... Parlez, je déteste que Ton n'achève pas... j'ai horreur de ces restrictions.
GOTTE
Vous dites que vous aimez Hélène, et pourtant, avant-hier soir, quand nous nous sommes promenés autour de la pelouse, nous marchions à côté Tun ée Tautre, si près que ma robe vous frôlait... et vous ne vous êtes pas éloigné.
PHILIPPE
Nous ne nous sommes pas éloignés.
GOTTE
Et quand vous parliez, votre voix tremblait.
PHILIPPE
Je ne me rappelle pas.
Oui, je le jure, votre voix tremblait.
PHILIPPE
C'est possible, mais vous avez tort d'y penser encore,
GOTTE
Ce n'est pas ma faute.
PHILIPPl-
D'ailleurs, qu'est-ce que ça prouve? Sinon que deux êtres jeunes ne peuvent pas rester impunément l'un près de l'autrc dcms certaines conditions... parc€ qu'il s'agit de se rendre compte avant tout de ce qui nous arrive, n'est-ce pas? Il s'agit d'y voir clair en nousmêmes ; or, ce soir-là, nous nous sommes promenés sous un ciel de lune et d'étoiles, parmi des senteurs complio«?s d'arbres et de fleurs... ^t nos âmes étaient amollies,
GOTTE
Donc, vous n'attribuez mon trouble, notre trouble qu'à des circonstances extérieures : n'y a-t-il pas autre chose?
^n LA DOULOUREUSE
PHILIPPE
Non, je l'affirme.
GOTTE
Parlez pour vous.
PHILIPPE
Mais ce n'est pas ça que vous aviez à me dire de la part d'Hélène; j'aurais dû me douter que c'était un piège.
Ail! Philippe, vous avez des paroles cruelles. Eh bien, oui, je voulais rester avec vous, causer avec vous; elle vous a assez eu toute la journée et j'ai assez souffert.
PHILIPPE
Souffert?
GOTTE
Oui, c'est horrible, c'est infâme, mais je souffre quand elle est seule avec vous. Pendant tout le temps que nous avons accompagné ces gens, je savais que vous étiez ensemble, je vous voyais, je vous entendais... je suis jalouse d'elle, de mon amie... Ca n'est pas beau, n'est-ce pas?
PHILIPPE
Non, ça n'est pas beau.
GOTTE
Ce n'est pas ma faute, pourtant, ce n'est pas ma faute... c'est la fatalité. Car enfin j'étais sincère et devant Dieu qui m'entend, je ne pensais pas à vous, puisqu'Hélène vous aimait; et quand je vous ai invité à venir ici, c'était pour que vous fussiez près d'Hélène, pour que vous puissiez vous voir tous les jours; c'était pour servir votre amour, je le jure; mais ça a tourné contre moi, contre moi seule, car vous, vous êtes bien fort, bien sûr de vous.
PHILIPPE
J'aime votre amie.
GOTTE
Ah ! je dois vous paraître un monstre.
Non, vous n'êtes pas un monstre, seulement vous vivez depuis quelque temps dans une atmosphère d'amour, et le rôle de confidente était dangereux pour vous qui êtes jeune, jolie, avec un mari qui ne s'occupe pas de vous. De mon côté, j'étais mal défendu par l'intimité qui s'est établie entre nous, par la tendre affection que je vous porte, par la reconnaissance que j'ai envers vous ; et puis vous êtes séduisante, troublante, et il y a cet instinct de conquête que tous les hommes ont en eux, ce désir d'inconnu, cette espèce de curiosité... Ah! il y a tant de choses contre lesquelles il faut nous défendre et qui sont autour do nous, en nous, malgré nous. Nous n'avons pas été coupables l'autre soir, mais aujourd'hui nous sommes avertis... nous sommes avertis... Et nous serions coupables si nous nous exposions plus longtemps au danger de nous-mêmes. C'est pourquoi, Gotte, je vais partir bientôt.
GOTTE
Vous allez partir! Il ne manquerait plus que ça. Mais qu'est-ce que je deviendrai, moi? Je n'avais que cette consolation de vous voir, de vous entendre, de vivre un peu la même vie et vous voulez me l'enlever ?
PHILIPPE
Il le faut.
GOTTE
Non, ça n'est pas vrai, vous ne partirez pas, je ne le veux pas, vous ne le pouvez pas; d'abord quelle raison donnerez-vous à Hélène? Partir, n'est-ce pas avouer^ me compromettre? Vous n'en avez pas le droit.
PHILIPPE
Ne vous inquiétez pas de ça, je trouverai un prétexte.
vVlors, c'est décidé, vous voulez partir... Ah! que je suis malheureuse!
Elle éclalc en san^flols.
PHILIPPE, la consolant.
Voyons, ma petite Gotte, ne pleurez pas comme ça... Il faut être raisonnable... je ne veux pas que vous pkuriez.
GOTTE
J'ai du chagrin... Vous ne comprenez pas ça, vous !
PHILIPPE, la prenant dans ses bras.
Si, je vous comprends, je sais ce qui se passe en vous.
GOTTE
Non, vous ne le savez pas... sans ça vous seriez touché «t vous m'aimeriez.
PHILIPPE
Taisez-vous, Gotte, je vous en prie.
GOTTE
Non, je ne me tairai pas, et vous m'aimeriez si je voulais, oui si je voulais, car votre voix tremble encore, et vous me serrez dans vos bras.
PHILIPPE, se détachant d'elle, brusquement.
C'est vrai, c'est vrai, et pourtant je ne vous aime pas. Ge sont vos larmes qui m'attendrissent, qui me troublent. C'est peut-être votre douleur que j'aime et qui me rend faible. Voyez-vous, c'est pour ça qu'il faut que je parte... je partirai demain... c'est fini... «t quand je ne serai plus là, vous verrez, Gotte, vous vous reprendrez... vous réfléchirez et vous serez remplie de honte, car personne ne croirait à votre inconscience, à votre sincérité, et vous ne savez pas ce qu'on croirait ?
GOTTE
Non.
PHILIPPE
Eh bien, on croirait que, jalouse d'Hélène, vous avez fait le vilain calcul de m'attirer chez vous pour me rendre amoureux, on vous prêterait cette vulgaire perversité, et moi, je serais le ridicule amant qu'on se