‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 165 sur 237 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

quent un chercheur de sensations; vous avez agi par pitié et par curiosité.

PHILIPPE

Ah! oui, c'est notre maladie à tous, cette curiosité, ce besoin d'expériences sur les autres et sur nousmêmes. Mais ici, Hélène, j'ai pris contact avec la nature, je tne suis régénéré et mes sentiments ne sont plus petits et compliqués, mais grands et simples comme ces lignes que font, sur le ciel, la mer et les montagnes. Ici, au Cap Martin, c'est la soHtude, le recueillement; je ne vois personne, si ce n'est parfois dans le jardin de la villa à côté, une dame, une vieille dame en noir qui fut très belle autrefofs, belle d'une impériale beauté et qui maintenant...

HÉLÈNE, baissant la voix.

Est-ce que c'est?...

PHILIPPE

Oui.

HÉLÈNE

Elle a payé aussi celle-là.

PHILIPPE

Nous payons tous, les plus grands comme les plus petits. Ah! tout à l'heure j'ai été malheureux, j'a souffert quand vous me parliez de Paris et de ses distractions avec ce ton léger que vous savez si bien prendre. J'ai déjà eu cette impression il y a quinze jours : j'étais allé à Monte-Carlo, par hasard; j'ai déjeuné chez Ciros, il y avait de tout là-dedans : un grand-duc, deux cabots, une chanteuse de café-concert et un ministre; je suis allé voir jouer, et je ne sais pas ce qui m'a le plus exaspéré, les milliardaires qui mettaient le maximum sur une couleur ou les bourgeois qui risquaient honteusement cent sous sur une transversale. Et les hommes avaient des têtes blêmes de scélérats, et les femmes avec leurs coiffures étrange? avaient l'air d'animaux malfaisants. Je suis sorti, il fallait que je[respire^et, sur cette merveilleuse terrasse

de Monte-Carlo, j'ai contemplé l'agonie du soleil; un couple passait, un homme et une femme ; ils disaient des choses telles qu'ils déshonoraient les espaces. Alors je me suis enfui, j'ai repris le train et je suis rentré dans ma solitude. Voilà où j'en suis.

HÉLÈNE

Vous êtes très bien et je vous aime ainsi. Oui, je vois que vous avez réfléchi et vos indignations me plaisent. Êtes-vous donc redevenu l'homme que vous étiez et que j'aimais? Êtes-vous juste? Car, avant tout, il faut être juste. Avez-vous mis dans la balance ce que j'ai fait et ce que vous avez fait? Voyez-vous, Philippe, je vous l'ai écrit et je vous le répète très sérieusement : êtes-vous certain d'avoir pardonné généreusement ? Parce que si nous devons vivre ensemble et que vous me reprochiez à chaque instant ce que vous savez, ou même que, sans me le reprocher directement, vos tristesses, vos silences me laissent supposer, nialgré vous, que vous n'avez pas oublié, que vous y pensez toujours, ce serait une existence épouvantable pour moi, pire que la séparation, pire que la mort même.

PHILIPPE

Je suis rentré dans la justice, je vous respecte et je vous adore. Mais vous-même?

HÉLÈNE

Oh! moi, vous n'avez même pas besoin de le demander, parce que je suis une femme, et que j'aime autrement que vous, si généreux que vous soyez. Ah! décidément non, ce n'est pas la même chose.

PHILIPPE, se jetant aux pieds d'Hélène et lui embrassant les mains.

Ah! Hélène! Hélène!

D'ailleurs, pour que rien ne vous rappelle plus rien, pour que vous n'ayez même plus de prétextes, j'ai pris une grave résolution.

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