‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 173 sur 237 · ACTE Pi'.EMIER · texte numérisé non relu

ACTE Pi'.EMIER

lottes bouffantes; d'autres ont l'air d'évêques qui marcheraient sur la mer en somptueuses dalmatiques. D'autres fois, je me fais conduire sur la lagune, je fais amarrer la gondole à l'un des pilotis et je regarde le soleil se coucher sur Saint-Marc : c'est l'heure où Venise a l'air d'une ville d'Orient... je reste là, bercée entre le ciel et la mer qui changent de couleurs à toutes les minutes, comme deux infmies Loie Fuller. Alors, c'est incomparable : c'est la Féerie, c'est le Rêve, c'est le Paradis !

LISTEL

Oui, c'est possible; je ne sais comment vous faites, mais moi, Venise ne m'emballe pas du tout; j'ai eu une grosse désillusion : il y a d'affreux bateaux à vapeur et j'ai constaté que l'on avait installé un gril room dans le palais de Desdemona.

ROGER, qui a entendu ces derniers mots.

Ça n'est pas dans le palais de Desdemona.

LISTEL

Je vous demande pardon.

ROGER

Vous avez dit le palais de Desdemona, parce que ça fait mieux, pour amuser la société, mais ça n'est pas exact : le gril room est installé dans le palais Swift, qui est une annexe du Grand-Hôtel.

LISTEL

Pourtant, je vous assure...

ROGER

Voyons, je le sais bien, puisque je suis descendu à côté, au Grand- Hôtel.

LISTEL

D'ailleurs, ça n'a aucune importance.

ROGER

Aucune.

LISTEL

Enfin, à chaque instant, ici, j'ai sujet de m'atlrister.

Cet après-midi encore, je me suis trouvé dans la cour du palais des Doges avec une centaine de Gooks' grotesques qui m'enlevaient toute illusion,

Lorsque je suis dans la cour du palais des Doges, je me dis que c'est là qu'on fêta les princesses Léonore et Béatrice d'Esté à la reïîcontre desquelles on avait envoyé le Biicentaure... et je me représente la cérémonie, les régates, les pantomimes, je m'imagine tous ces gens-là dans leurs costumes magnifiques, et les barbares peuvent passer, je ne les vois même pas.

LISTEL

Mais il faut être très fort en histoire pour penser comme ça aux princesses Machin, et moi, je ne suis pas calé du tout.

ANTONIA

Mais même sans ça. Tenez, l'autre soir, nous sommes allés à la Fenice entendre La Bohême. Il y avait à côté de nous dans une loge le roi de Siam et sa suite ; ça avait plutôt l'air d'une cage de singes; mais je me figurais que la République de Venise recevait des princes d'Orient, et par ce stratagème j'atteignais à m'exalter.

LISTEL

Vous avez beaucoup d'imagination... et puis, disonsle aussi... il faudrait être deux.

PIERRE

Et encore ça ne réussit pas à tout le monde. Voyez notre pauvre Musset.

LISTEL

C'est pour ça qu'il vaut mieux ne pas avoir sa maitresse à Venise; il vaut mieux être seul, parce que iQXsqu'on est deux, on est toujours trois.

PIERRE

Ah ! que le bonheur est impair !

Petit silcnee.

LISTEL

Entrez donc, mon cher Pagello.

PIERRE

Il paraît que Pagello est un très vieil homme, et lorsqu'on lui parle de George Sand, il dit : «Ah ! si, si, questa Francesa che fumava cigaretti. »

JULIETTE

Ça veut dire ?

PIERRE

« Ah! oui, oui, cette Française qui fumait des cigarettes. » C'est tout ce qu'il se rappelle d'une histoire d'amour qui a fait couler tant d'encre!

ROGER

Et tant de larmes !

ANTOIA.

Tiens ! il y a du monde à dîner chez nos voisins d'en face... la vieille demoiselle va chanter ce soir...

PIERRE

Quelle vieille demoiselle?

ANTONIA

C'est une Anglaise, miss Basden, qui demeure en face, et quand il y a du monde chez elle, comme ce soir, vers onze heures les invités se mettent aux fenêtres. . . on voit une gondole se détacher du palais et venir au milieu du grand Canal; et cette gondole porte miss Basden qui chante en s'accompagnant d'une petite guitare.

Je ne la verrai pas et je le regrette, mais il faut que j'aille ce soir à la Fenice entendre La Bohême. On dit que c'est très bien.

ANTON 1 A

Très bien; vous pouvez y aller en toute confiance, n'est-ce pas, Juliette?

u. ii

JULIETTE

Oh! oui, c'est joli... moi, j'ai pleuré.

Elle fredonne ; Miini Pinson, La Biondinetla. LISTEL.

Oh! vous savez, moi, la musique italienne... Je suis wagnérien.

ROGER.'

Wagnérien! mais l'Italie, monsieur, est le pays de la musique italienne : à Venise, à Florence, à Naples, il faut entendre de la musique italienne... Qu'est-ce que ça signifie d'être wagnérien... ici?

LISTEL

Écoutez, moi, je veux bien, mais c'est Verdi qui a commencé, (a Antonia.) Au revoir, madame, et merci de votre très aimable accueil.

ANTONIA

Vous plaisantez.

LISTEL, s'incliun..t devant Juliette.

' Je m'en vais, enchanté !

INTONIA.

De vous en aller?

LISTEL

Non, de votre accueil.

Il serre la main à Roger et Pierre.

lNTONIA.

Je vous accompagne.

LISTEL

Ne vous dérangez pas.

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