‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 213 sur 237 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

là, n'eût pas suffi à expliquer une intervention de ma part. Combien de fois vous-même ne m'avez-vous pas mis en garde contre un don-quichottisme compromettant?... car vous tenez avant tout aux apparences... à la considération...

AN TON! A

Et puis vous n'étiez sans doute pas fâché de savoir. Bref, vous l'avez laissé dire... Qu'est-ce qu'il a dit ?

ROGER

Un peu de patience. Vous rappelez-vous, il y a cinq mois, à Venise, un soir que Pierre et Juliette dînaient chez vous... vous aviez aussi invité Listel, qui est parti aussitôt après le dîner.

ANTO'IA

Il allait à la Fenice... oui, je me rappelle.

ROGER

Ce soir-là, lorsque nous avons été seuls, vous m'avez dit que vous aviez été mariée très jeune et malgré vous à un homme beaucoup plus âgé que vous et qui vous maltraitait, que d'ailleurs cet homme avait eu une fin tragique et qu'il s'était suicidé dans un accès de fièvre chaude. C'est bien ça que vous m'avez dit, n'est-ce pas ?

ANTONIA

Oui, en effet, je vous ai dit cela.

ROGER

Eh bien, aujourd'hui, j'apprends que madame de Moldère n'est pas votre vrai nom et que votre mari existe encore, car vous n'êtes pas veuve, mais divorcée à sa requête, à la suite d'événements que vous connaissez aussi bien que moi.

ANTOMA, hautain.'.

C'est tout?

ROGER

C'est assez! Et je me rappelle cette soirée de Venise, je me rappelle toutes les circonstances, toutes; je me

souviens même de vos paroles : — « Peut-on s'égayer devant un coucher de soleil et peut-on mentir devant la mélancolique splendeur de Venise endormie ! » — Et vous avez menti! Je ne vous demandais rien pourtant, c'était donc si simple de vous taire. Mais non, c'est vous qui avez insisté pour me raconter soi-disant votre histoire... des histoires ! Vous aviez éteint la lampe, vous m'aviez pris la main et vous me parliez tout bas dans l'ombre... Vous avez menti comme on se confesse.

ANTONIA

C'est une infamie... je n'ai pas à répondre.

ROGER

Parce que vous n'avez rien à répondre.

ANTONIA

Si, mais à quoi bon, puisque vous ajouterez désormais plus de foi aux potins de Listel qu'à mes propres paroles. Listel vous a-t-il dit aussi qu'il m'avait faitune cour violente, que je n'avais pas voulu, moi, être sa maîtresse, et que ce qu'il a inventé à ce déjeuner n'était qu'une sale vengeance d'homme éconduit. J'ai tout un paquet de ses lettres dans un de mes tiroirs... j'en ai haut comme ça... des lettres où il me supplie... je peux vous les montrer...

ROGER

Je sais, je sais, ça n'est pas la peine.

ANTONIA

Quant à ce qu'il a pu vous raconter, vous savez bien que d'une aventure, quelle qu'elle soit, le monde tire toujours plusieurs versions : il y en a une indulgente ou à peu près, les autres sont plus ou moins envenimées... Sans contrôle, vous adoptez la plus défavorable. C'est dans l'ordre, puisque vous êtes mon amant.

ROGER

Malheureusement pour vous, il y a des détails d'une précision telle, des choses, vous comprenez, qu'on n'invente pas.

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