‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 232 sur 237 · ACTE TUOISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TUOISIÈME

saviez que vous n'aviez rien à craindre de moi, ni rancune, ni colère, ni vengeance. Pourquoi donc n'avezvous pas avoué, puisque c'était si simple ? Ah ! ah ! c'est justement parce que c'était trop simple; si l'homme que vous n'aimez plus ne devient pas une pauvre loque pantelante ou une bête furieuse, pour vous c'est manqué... vous n'avez pas le beau rôle! La perspective d'une séparation sans pleurs, sans cris, sans drames en un mot, n'était pas pour vous séduire, et ma résignation était pour vous une offense.

ANTONIA

Taisez- vous donc. Vous ne savez pas ce que vous dites. Je sais ce que valent ces résignations-là, et bien que vous prétendiez que j'aime les drames, je trouve qu'il y en a déjà assez dans ma vie. Vous vous ingéniez à m'expliquer ce qui s'est passé en moi... je le sais mieux que vous peut-être, et je vous dis que vous vous trompez. Je n'ai pas pensé à moi, à ce moment-là, j'ai pensé à vous.

ROGER

Vous avez eu pitié de moi.

ANTONIA

Oui, j'ai eu pitié de vous et j'ai eu peur que vous...

ROGER

Achevez.

ANTONIA

Que vous souffriez trop.

ROGER

Mais quand même j'aurais dû en mourir, ça ne vous regardait pas.

ANTONIA

Pourtant...

Non, ça ne vous regardait pas. Ça ne regardait que moi, vous entendez, que moi. En amour, il faut s'attendre à tout. Tant pis pour les vaincus.

ANTONIA

Tout ça, ce sont des mots ; vous étiez sincère en me parlant de votre résignation, je veux bien, mais si je vous avais dit à ce moment-là que mon cœur était à un autre...

ROGER

Votre cœur ? Ah ! parlons-en de votre cœur !

ANTONIA

Vous voyez bien, vous auriez rugi, vous auriez pleuré, votre amour-propre aurait saigné... d'ailleurs, il suffit de vous voir en ce moment.

ROGER, criant.

Je n'ai pas d'amour-propre, je vous Tai déjà dit. Le monde entier peut savoir quelle femme vous êtes, je vous demande un peu en quoi ça peut m'atteindre? Vous semblez triompher parce que je suis en colère, mais ce qui m'a mis en colère, si vous voulez que je vous le dise, c'est votre entrée tout à l'heure, c'est votre robe noire, c'est Werther ^ ce sont vos lettres que je relisais en vous attendant, ces lettres que vous avez eu l'impudence de m'écrire et que je lisais avec attendrissement, tandis que vous étiez rue de Balzac avec Pierre, et que vous vous moquiez de moi, peut-être; car j'étais bien ridicule, n'est-ce pas, de vous aimer, de croire en vous, pendant que vous lui disiez sans doute les mêmes paroles brûlantes que vous m'écriviez, pendant que vous aviez dans ses bras les mêmes enlacements, les mêmes souplesses, les mêmes sorcelleries que vous avez eus avec moi, les mêmes extases et les mêmes cris.

Non, non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai.

ROGER

Ah! tenez, vous mériteriez...

Il la prend à la gor^e et la renverse rudement. ANTONIA.

Eh bien, oui! tuez-moi, vous en avez le droit.

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