‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 56 sur 237 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

VÉTHEUIL

Évidemment.

s AMBRÉ.

Depuis, j'ai eu commerce, c'est le mot, avec diverses créatures, mais je ne les ai pas aimées.

VÉTHEUIL

Je vous admire.

SAMBRÉ.

Mon cher, c'est bien simple : les Orientaux ont parfaitement compris la femme et l'ont mise à la place qu'il fallait... nous autres qui ne vivons pas dans des Orients, mais dans des Occidents, vous entendez bien qu'il ne s'agit pas de voiler nos femmes et de les enfermer entre quatre murs et autant d'eunuques, mais il convient d'enfermer moralement la moukère dans un harem, c'est-à-dire qu'il ne faut pas la laisser se balader dans le domaine de notre pensée, pas plus que dans les avenues de notre cœur ou les ruelles de nos occupations; vous avez bien compris?

VÉTHEUIL

Oh! parfaitement; mais si elle vous trompe, la moukère, comme vous dites, et c'est inévitable, car elle s'ennuiera à crever dans votre harem moral?

SAMBRÉ.

Croyez-vous donc que j'aie le souci des contingences? Non, dans ces conditions, la femme ne vous trouble plus, et c'est là l'essentiel. Sa puissance sur vous se trouve étrangement réduite, et quand elle se donne, soit à vous, soit au voisin, vous attribuez à ce fait sa valeur réelle, absolue, et non une valeur factice, résultat de nos préjugés, de notre orgueil et de notre rêverie.

VÉTHEUIL

Mais "" quel avantage y a-t-il à connaître la valeur absolue?

SAMBRÉ.

Vous supprimez la galantcrio, la cour, la jalousie,

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toutes choses qui prennent énormément de temps quand elles ne prennent pas la vie tout entière. Voyezvous, l'homme qui, à vingt-cinq ans, est encore influencé par la femme, ne peut rien faire de sérieux et d'utile dans la vie. Vous avez quel âge? Je ne sais pas, moi... trente- quatre ans, et qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez perdu tout votre temps dans des alcôves, et vous vous êtes isolé sous la jupe cloche d'une femme, au milieu de l'océan du monde, comme le plongeur sous sa cloche de verre dont parle Jean-Paul... Eh bien ! il y a des choses plus intéressantes à faire, et dans n'importe quelle science, des problèmes plus intéressants à résoudre.

VÉTHEUIL

Vous vous trompez, l'amour est un art et une science.

SAMBRÉ.

Taisez-vous donc! Est-ce que ça n'est pas toujours la môme chose? Toute aventure d'amour se ramène à l'adultère irréductible, et c'est de pauvres mathématiques que celles où l'on n'a à résoudre que des règles de trois.

Oui, c'est très bien, ce que vous dites-là, mais vous oubliez qu'on naît amant comme on naît musicien, peintre ou poète.

SAMBRÉ.

Ou rôtisseur! Il faut avoir le dédain d'aimer.

VÉTHEUIL

Laissez-moi donc tranquille; votre dédain n'est que dépit, et votre prétendue impuissance d'aimer n'est que l'impuissance d'être aimé. Quelle qualité avez-vous pour parler de ces choses, vous qui en êtes resté à la femme de chambre de madame votre mère? Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pas souci des contingences. Mais il y a des femmes, je vous assure, auprès desquelles les contingences prennent une singulière im-

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