ACTE CINQUIÈME 13f
VÉTHEUIL
Ah! non, je ne vais plus faire la fête; d'abord, lorsqu'on a vécu comme j'ai vécu dix-huit mois, la vie de Paris n'est plus possible. Je regardais tous ces gens-lô, tout à l'heure, j'entendais leurs discours, ils sont odieux, grotesques en tout cas; hommes et femmes, ce sont des pantins ridicules ; ça n'existe pas, surtout à côté des gens avec lesquels j'ai fait cette expédition. Ah! des hommes, ceux-là, des caractères et des énergies admirables; et quand on les a connus, on veut leur ressembler. Non, je vais m'en aller bien loin, je vais faire de la colonisation.
CLAUDINE
Vous avez raison, mais ça ne sera pas gai là-bas tout seul.
VÉTHEUIL, un peu gêné.
Je ne serai pas seul, je vais me marier; j'éoouse la sœur d'un de mes camarades d'expédition.
^CLAUDINE
Comment? Et vous êtes revenu depuis huit jours à peine. Dites donc, ça s'est décidé bien vite ce mariage-là.
VÉTHEUIL
Je la connais depuis plus d'un mois : en rentrant en France, nous l'avons prise en route à Saigon, et nous sommes revenus sur le même bateau.
CLAUDINE
Elle est jolie, votre fiancée?
VÉTHEUIL
Elle est moins jolie que vous.
CLAUDINE
Ne dites donc pas ça; dans quelques semaines, vous la trouverez jolie entre toutes les femmes. D'ailleurs^ vous devez avoir son portrait sur vous.
d32 AMANTS
VÉTHEUIL, sans aplomb.
JMon, je ne Tai pas.
CLAUDINE
Alors, montrez-le moi. (ll lui montre une photographie.) VoUS
avez raison, elle n'est pas jolie, mais elle a Tair énergique et doux à la fois... Vous voyez, moi, je ne lui crève pas les yeux à ce portrait, et si jamais je rencontre Toriginal, je Tembrasserai de tout mon cœur.
VÉTHEUIL
Ah ! que vous êtes gentille !
CLAUDINE
Est-ce drôle tout de même la vie! Quand je pense que pendant des mois, je n'ai fait que pleurer et penser à vous. Si je voyais dans la rue quelqu'un qui vous ressemblait, tout mon sang affluait au cœur, je devenais pâle, obligée de me retenir à n'importe quoi pour ne pas tomber là, et vous voilà, vous m'annoncez que vous allez vous marier, et je suis si ]naitresse de moi et si contente même, oui, contente, que c'est sans rarrière-pensée, véritablement comme une amie, que je vous tends les mains et que je vous félicite.
VÉTHEUIL
Quelle femme adorable vous êtes toujours!
CLAUDINE
Mais oui! Et puis, que voulez- vous! On est guéri!...
VÉTHEUIL
Oui, et c'était inévitable, parce que, nous pouvons le dire, nous nous sommes quittés d'une façon loyale. Il y a eu une blessure terrible, c'est vrai, et profonde, un arrachement épouvantable, mais, comme disent les chirurgiens, la plaie était belle. Il n'y avait pas à craindre de gangrène, c'est-à-dire de rancune, de vengeance, de rage, tout ce bas cortège des vilaines séparations.