ACTE PREMIER
l'on a entrepris de faire et d'avoir l'approbation des i^ens qu'on estime et dont vous êtes. Il faut être quelqu'un pour soi-même et pour quelques-uns. Mais, parlons un peu de vous. Travaillez- vous?
BOISDUGAND.
Je viens de terminer mon Éloge du paradoxe qui va paraître prochainement dans la Renaissance grecque, et j'ai commencé une Psychologie de la reconnaissance, mais...
SOINDRES.
C'est une jolie idée. Ça peut être intéressant... une psychologie de la reconnaissance.
BOISDUGAND.
C'est un sujet ingrat... A la vérité, je ne sais pas pourquoi j'écris des livres... et pourtant, il n'y a que ça qui me passionne...
SOINDRES.
Eh bien, c'est la meilleure raison.
BOISDUGAND.
Et puis, quand on a de la fortune et qu'on s'appelle Boisdugand, et même Gaston de Boisdugand, ce n'est pas un nom pour des livres à couverture verte. On voit plutôt ce nom-là sur un programme de courses. Vous ne trouvez pas?
SOINDRES.
Mais non.
BOISDUGAND.
Enfin... je ne sais pas... quand je viens de lire un ouvrage comme votre Prophylaxie et Thérapeutique, je me dis : « A quoi bon? » Ah ! vous avez écrit là, sur l'amour, deux ou trois chapitres... On est sur un sommet tout le temps. Ça va loin, très loin. Et vous n'avez jamais aimé?
SOINDRES.
Je n'ai pas eu le temps. Enfin, je veux dire...
BOISDUGAND.
Oui, oui. j'entends bien... Vous n'avez rien jusqu'ici dans votre existence qui puisse ressembler à une aventure passionnelle!
SOINDRES.
Ma loi non.
BOISDUGAND.
C'est ce que je disais à ma sœur, Mme de Gerberoy... elle ne voulait pas le croire... et le fait est que c'est incroyable.
SOINDRES.
Pourquoi? Il n'est pas nécessaire d'avoir eu la fièvre typhoïde pour connaître les causes, la marche normale, les accidents qui peuvent survenir. La passion est une maladie : elle a des causes, un processus déterminé, des accidents observés, classés, et toute maladie, on peut essayer de la prévenir et de la guérir.
BOISDUGAND.
Evidemment, de même qu'il n'est pas nécessaire de boire de l'alcool pour connaître les troubles et les ravages qu'il occasionne dans un organisme... On accroche maintenant dans les salles d'école des tableaux édifiants, montrant d'un côté les organes sains de riiomme sobre et, de l'autre, les organes affreux du buveur. Ici l'alcoolique est en proie au delirium Ire" mens, là il est armé d'un couteau homicide. J'ai vu ça, dans un pays de charbonnages que je traversais dernièrement, et je me suis demandé pourquoi, pendant qu'on y était, on ne montrait pas aux enfants des images représentant par exemple : un éboulement, une inondation au fond de la mine, un coup de grisou, pour appeler aussi leur attention sur les dangers de travailler à six cents pieds sous terre.