‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 13 sur 227 · ACTE PREMIEK · texte numérisé non relu

ACTE PREMIEK

SOINDRES.

Éloge du paradoxe!

BOISDUGAND.

Mais nous ne savons pas quelle quantité et quelle qualité de rêve, de joie et d'oubli se verse l'alcoolique avec le breuvage qui l'empoisonne. Vous qui n'avez jamais éprouvé la passion amoureuse, vous ne connaissez pas la tyrannie et les émotions dont on souffre, dont on meurt, mais qui sont peut-être ce qu'il y a de plus désirable au monde et de plus beau. On assimile aussi le génie à une maladie. Chercheriez-vous à guérir Balzac ou Beethoven? Pourquoi vouloir guérir les passionnés. Et d'abord sont-ils guérissables?

SOINDRES.

Pourquoi vouloir les guérir? Parce qu'ils sont misérables et pitoyables, parce qu'ils souffrent comme on souffre de tout sentiment anormal, exaspéré. Oui, oui, quoi qu'en disent leurs poètes, j'aime mon mal, j'en veux mourir, et caetera; en passion, la somme des souffrances est plus grande que la somme des joies. 11 suffit de les observer, de les voir. Maintenant, sont-ils guérissables? Eh bien, encore une fois, je réponds : oui. On guérit les neurasthéniques et les aliénés. Il y a la psychothérapie comme il y a l'hydrothérapie. Il faut d'abord tonifier l'individu, lui proposer des exercices de volonté, le distraire et dériver ses énergies.

BOISDLGAND.

C'est la thérapeutique, mais la prophylaxie? Accrochcrez-vous dans les écoles des tableaux représentant une grisette qui s'asphyxie, une jeune femme abandonnée et qui vitriole son séducteur, un malheureux qui appuie sur sa tempe le canon d'un revolver? Vous parliez de la fièvre typhoïde, mais on en connaît les causes. A ceux qui ne peuvent pas boire de l'eau d'Évian, on recommande de filtrer leur eau, ou de

la faire bouillir. Mais quel Pasteur découvrira le microbe de la passion? Demain, tout à l'heure, le hasard, le hasard peut mettre sur votre chemin une certaine femme, la femme qui est née pour vous et pour laquelle vous êtes né.

SOINDRES.

Vous croyez à ces prédestinations?

BOISDUGAND.

Si j'y crois! La femme la plus éloignée de vous par son caractère, par sa sottise et même par son intelligence, mais dont la voix, le regard , l'odeur, la démarche, un certain air de tête vous seront indispensables, la femme que votre raison réprouvera et que vos sentiments condamneront, mais qu'exigeront les éléments mystérieux qui sont en vous et qui, eux, savent bien ce qu'ils veulent.

SOINDRES.

Mais cette femme-là, quand je l'aurai reconnue, je la fuirai et, une partie de la prophylaxie, c'est les moyens de la reconnaître.

BOISDUGAjND.

Mais, malheureux, pardon, mon cher ami, quand vous l'aurez reconnue, il ne sera plus temps; c'est votre inconscient nui la reconnaîtra d'abord, sans que vous vous en doutiez et ne se trompera pas... et, quand vous en prendrez conscience, le mal sera fait... A quoi la reconnaitrez-vous, d'abord, car ce n'est pas toujours la sphinge et la sirène? Ça peut être une brave femme comme Charlotte, pas celle-ci, l'autre, celle de Werther, qui faisait des confitures et pour qui Werther s'est tué. Vous n'avez jamais aimé et vous prétendez la reconnaître !

SOINDRES.

Ah ! s'il faut les avoir aimées, c'est se noyer pour ne pas être mouillé, c'est Gribouille.

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