ACTE PREMIER
BOISDUGAND.
Aussi bien, il n'est pas nécessaire d'avoir connu beaucoup de femmes, mais une certaine femme, celle que fut Hélène pour Paris... Manon pour des Grieux, Èléonore pour Adolphe... qu'est peut-être en ce moment la petite Charlotte pour ce grand Norvégien de Menkjer, malgré ses merveilleuses dispositions à l'analyse. C'est la femme enfin, c'est... je crois qu'il n'y a pas d'inconvénient à la nommer?
SOINDRES.
Nous sommes seuls... personne ne peut nous entendre...
BOISDUGAND.
C'est Eve, Eve que l'on rencontre comme un symbole terrible, au seuil d'un des plus vieux livres du monde.
SOINDRES.
Mais quand bien même le docteur Menkjer aimerait au delà de toute raison la jeune Charlotte... je ne le crois pas, mais enfin tout est possible, Charlotte ne serait pas pour cela le syndic de faillite de la science qui, elle, est au-dessus d'un cas particulier.
BOISDUGAND.
Il n'y a que des cas particuliers.
SOINDRES.
Il y a des lois générales.
BOISDOGAND.
La vérité, c'est qu'on ne sait pas comment vient la passion et comment elle s'en va.
SOINDRES.
Évidemment, on ne sait pas tout, mais on sait beaucoup de choses.
BOISDUGAND.
A quoi bon, si l'on ne connaît pas l'essentiel? Rappelez-vous les paroles d'un de vos maîtres, Claude Bernard : « Si je savais quelque chose à fond, je saurais tout... » Ce qui équivaut à dire que, tant qu'on n'a pas touché ce fond-là, on ne sait rien.
SOINDRES.
Ah! vous n'avez pas la foi. C'est pourtant une satisfaction profonde de savoir sur un sujet tout ce qu'on en peut savoir, dans le moment; tout ce qu'on en peut savoir, comprenez- vous? tout est là. Et puis, ce qui est mystérieux aujourd'hui sera compréhensible demain et, chaque jour, on saisit un peu de l'insaisissable de la veille. Chaque expérience, chaque observation, chaque document nous rapproche du but. Déjà, une à une, les barrières tombent, qui séparaient le règne inorganique des deux règnes vivants; la vie se manifeste universelle, tout est énergie et transformation d'énergie, et la mort n'est qu'une apparence. Je ne crois pas qu'on parvienne jamais à créer de la matière vivante, mais on en connaîtra sûrement chez l'homme toutes les causes d'excitabilité et les réactions qui s'ensuivent. Je n'ai pas l'ignorante prétention d'avoir trouvé une panacée universelle, applicable à tous les cas de la passion, et, avec probité, j'ai intitulé mon ouvrage : Essai de prophylaxie et de thérapeutique des passions, voulant signifier par là que je proposais certaines méthodes à l'essai, que je les soumettais également à la critique et à l'examen, et j'estime que ces méthodes ne sont pas négligeables, parce qu'elles sont le résultat de nombreuses et patientes recherches.
BOISDUGAND.
Nous discutons... nous discutons... le livre n'en est pas moins ce qu'il est, un monument.
On frappe.
SOINDRES.
Entrez.