‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 155 sur 227 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

CHRISTIANE

Je crois bien; c'est sacré.

JEAN

On n'en rate pas un et, sous ce rapport-là, Juliette est bien une Marges.

CHRISTIANE

Et vous ne pouviez pas lui faire ce sacrifice, si c'en est un...

JEAN

Je n'ai pas l'esprit de sacrifice... je ne l'ai à aucun degré... Que voulez-vous? On ne se refait pas.

CHRISTIANE

Pourtant, ce que vous demandait Juliette n'est pas bien terrible.

JEAN

Je ne peux pas supporter une gêne, une contrainte; c'est maladif... ça vous semble une petite chose, mais c'est assez pour me faire sentir la chaîne.

CHRISTIANE

Elle est bien douce!

Non! il n'j^ a pas de douce chaîne. Alors, j'ai envie d'envoyer tout promener... Si je vous disais qu'il y a des moments où je rêve d'être un pauvre diable, de faire de la musique dans une mansarde, de vivre avec... je ne sais pas, moi... avec trois mille francs par mois, mais d'être indépendant, de suivre ma fantaisie, de vivre, en un mot. Ah! suivre sa fantaisie... voyezvous, rien ne vaut cela.

CHRISTIANE

Eh bien, allez-y à ce dîner, si c'est pour vous une telle distraction.

JEAN

Oh! certainement, je peux y aller... mais Juliette a eu bien soin de me montrer que ça la chagrinait.

CHRISTIANE

Et ça TOUS gâterait \otre plaisir, parce que vous êtes bon.

JEAN

Mais oui.

CHRISTIANE

Je connais une dame qui, à la campagne, et dans la nécessité de tuer un poulet, un jour qu'elle n'avait pas de cuisinière, a entr'ouvert un tiroir de commode, y a introduit le cou de la pauvre bête, et puis, elle s'est retournée et elle a poussé le tiroir avec ses deux mains, en arrière, pour ne pas voir ce qu'elle faisait. Vous comprenez? C'était une personne sensible qui se croyait aussi très bonne.

Faites-moi grâce de vos apologues.

CHRISTIANE

Mon pauvre Jean, quel enfant gâté vous faites ! Vous négligez un anniversaire qui, sentimentalement, est une chose très importante pour votre femme. Vous ne pensiez pas pourtant qu'elle bondirait do joie. Elle vous adore. \'ous vous plaignez que la mariée est trop belle.

JEAN

Non, mais je me plains d'être le marié. Après trois ans de mariage, on doit aimer d'une façon moins exclusive, c'est ridicule.

CHRISTIANE

Oh ! ça, c'est le revers de la médaille : elle vous veut un peu trop à elle seule.

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