‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 41 sur 227 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

CÉCILE

Dites donc, c'est dangereux.

SOINDRES.

Pourquoi ?

CÉCILE

Et l'ascendant de' professeur à élève, qu'est-ce qu* vous en faites? Et puis, j'ai peur de vous faire perdre votre temps.

SOINDRES.

Ne vous occupez pas de ça : il faut toujours que je vous voie, n'est-ce pas?

Le faut-il? c'est ce que je me demande; alors, j'ai des remords. Certes, j'ai un grand plaisir à vous voir, à causer avec vous, mais je ne dois pas être égoïste et je me reproche parfois de dérober à la science les soins d'un de ses fds préférés. Et je me dis : le temps qu'il passe auprès de moi, il l'emploierait mieux à écrire quelques pages d'un beau livre; peut-être même feraitil de grandes découvertes.

SOINDRES.

Soyez tranquille, j'en fais.

CÉCILE

Des découvertes?

SOINDRES.

Oui, en moi-même. Ah! madame, je découvre tous les jours en moi des sensations que je ne connaissais pas et dont j'ai peine à me rendre compte. Jusqu'ici, à force de me pencher sur des cerveaux, sur des tissus, sur des muscles, sur des nerfs, sur tout ce qui constitue la matière vivante, j'ai cru qu'on pouvait tout expliquer et remonter sûrement des effets aux causes. Maintenant je m'aperçois qu'il y a des choses qui échappent.

à l'observation la plus subtile, aux hypothèses les plus ingénieuses, au scalpel le plus délicat et, quand nous disséquons, nous sommes peut-être semblables aux anciens sacrificateurs, aux vieux oracles qui prétendaient découvrir dans les entrailles des victimes la volonté des dieux! Oui, je constate en moi de grands changements. Ainsi, tenez, moi qui ai toujours travaillé comme un malheureux, comme un forcené, entassant des expériences, accumulant des documents, moi qui n'ai jamais pris le temps de rêver, et qui ne savais môme pas ce que c'était, maintenant je rêve, je rêve... et des choses auxquelles je n'avais jamais prêté d'attention prennent un sens et me précipitent dans une rêverie profonde. Hélas! l'homme intérieur que l'on se sent dans ces moments-là ne peut pas s'exprimer ou, ce qui est pire, s'exprime mal ; l'homme intérieur ne se réalise jamais et il demeure inconnu, même de celle pour qui il est ainsi.

CÉCILE, avec une sorte d'effroi.

Mais vous vous exprimez très bien.

SOINDRES.

Il y a une certaine heure, quand tombe la nuit, dont je ne puis vous décrire la tristesse infinie. Autrefois quand arrivait cette heure-là, j'allumais ma lampe et je continuais à travailler. Hier, je me suis accoudé à ma fenêtre et je vous ai guettée dans le crépuscule, "espérant vous apercevoir qui viendriez vers moi. Pourquoi seriez-vous venuePC'était insensé, et pourtant, j'ai eu une grave désillusion. Quand vous êtes loin de moi, je ne pense qu'à vous et ma pensée vole autour de vous, ma pensée attentive et inutile, et, quand je suis auprès de vous, tout se confond dans une émotion indéfinissable et je ne sais plus si c'est vos yeux que j'entends, votre voix que je respire, ou votre parfum que je vois, (un long silence.) Je ne sais pas comment j'ai osé vous dire cela, mais aujourd'hui il me semblait que nous avions

ACTK DEIXIKME 7:!

causé plus intimement, plus tendrement. Alors, j';ii cru que je pouvais... (oa fiappe.)

CÉCILE

Entrez !

L<> doinastiquc.

ADRIEN

Madame, M. Galbrun demande si madame peut le recevoir?

On lui a dit que j'étais là?

ADRIEN

On le lui a dit en bas... il sait que madame est là.

CÉCILE

Faites-le entrer! (Adrien soit.)

SOINDRES, avec indignation»

Vous pouvez le recevoir?

CÉCILE

.Je ne peux pas faire autrement... «Vest le neveu de la générale Lampervior, une vieille amie de la famille... et puis de quoi cela aurait-il l'iiir vis-à-vis-des domestiques... Il ne restera pas longtemps.

Sur ces derniers mots, le domesliquc a introduit M. Galbrun. Cuniiuc son nom l'inliqm", l'est un jeune homme blond, clTroy:ihlem»'nl homme du mon te, et dans toute sa personne l'aisance des imbciil'-».

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