ACTE TROISIKME
])romis à votre frère de venir passer quelques jours auprès de lui... il m'avait demandé ma collaboration pour un travail qu'il a entrepris... j'étais engagé... Je ne suis donc pas revenu pour vous ni vers vous... Quoi ?
CÉCILE
Rien.
soi>;nuES.
Et (juraid bien mémo j'aurais été trop lieureux d'avoir ce prétexte honorable de vous revoir... quand bien même j'aurais voulu tenter cette épreuve pour me persuader que j'étais guéri? Eh bien, c'était une épreuve trop hâtive et dangereuse... et douloureuse. Évidemment, j'ai eu tort de revenir ici, })uisque je devais y retrouver l'amour, toujours l'amour, en moi et autour de moi. C'est la fille du jardinier qui se meurt d'amour pour Raymond; c'est Mme Galenizzi qui vient dîner ici avec son amant; c'est Letestard qui m'écrit que Charlotte est inconsolable du départ «leMenkjer. Mais il n'y a donc que l'amour dans la vie?
Il faut croire.
SOINDRES.
Ah ! si tous ces gens-là mouraient de faim, nous verrions bien.
CÉCILE
Ils ne meurent pas de faim, que voulez- vous?
SOINDRES.
Mais que j'aie souffert en vous revoyant et que j'aie <onstaté que je vous aimais toujours, vous n'en auriez rien su. J'étais résolu à me taire. C'est vous, c'est vous qui, tout à l'heure encore, êtes revenue vers moi. Oh! sans bouger de place et c'est bien là où est votre adresse. Vous aviez soi-disant à me parler et vous
n'aviez rien à me dire, sinon que M. Galbrun arrivait demain, que c'était un homme rempli d'esprit etd'équitation, que, pendant mon absence, il vous avait courtisée; vous m'avez laissé entendre que vous-même n'étiez pas très éloignée... Enfin, est-ce vrai?... m'avezvous dit tout cela?
CÉCILE
Oui, je vous l'ai dit, mais je ne croyais pcs vous contrarier.
soî>;dres.
Me contrarier!
Vous veniez de m'expliquer comment, un certain soir, à Saint-Amour, vous aviez eu la sensation très nette que je n'existais pas. Est-ce vrai? M'aA'ez-vous dit ça?
SOINDRES.
Oui, ce soir-là, j'ai eu cette sensation... ou j'ai cru l'avoir, je ne sais plus; mais, ce soir-là. D'ailleurs, j'ai regretté de vous avoir dit cela.
CÉCILE
Pourquoi ?
SOINDRES.
Parce qu'il m'a semblé que je vous faisais... ou plutôt que vous étiez... enfin! j'ai vu des larmes dans vos yeux.
CÉCILE
Des larmes? à moi? à quel moment?
SOINDRES.
Mais à ce moment-là, quand vous avez dit : « C'est
tordant ! »
CECILE
Vous avez mal vu.
ACTK TROISIÈME 127
SOINDRES.
J'ai cru d'abord que c'étaient des larmes d'amour.
Mais comment donc! Pourquoi pas?
SOINDRES.
Oui, pendant une minute, j'ai cru à l'existence I possible dun sentiment dans votre cœur. Je vous
• en demande pardon... Je vous en fais toutes mes excuses... mais ce n'étaient que des larmes d'amourpropre. Je n'avais blessé que votre orgueil et vous vous
• êtes bien vite reprise. Et alors vous m'avez étalé les I mérites de M. Gnlbrun, l'homme du monde que je
déteste le plus au monde, l'homme à femmes, le dilettante d'amour. Ah! vous saviez bien ce que vous fai- , siez en choisissant celui-là !
CÉCILE
Si j'avais choisi un de vos confrères, un savant, vous le détesteriez encore bien davantage.
SOINDRES.
I C'est possible. Et vous me demandez, vous osez me
[ demander d'être aimable avec lui et d'avoir vis-à-vis
. de vous une attitude qui ne le décourage pas, lui? Ah !
n'y comptez pas! La pensée que vous, vous puissiez
appartenir à cet homme!... Non, non, je ne réponds de
rien.
CÉCILE
Qu'est-ce que ça signifie?
Vous le verrez... vous le verrez... vous avez allumé. Eh bien, ça flambe, que voulez-vous y faire?... ça flambe, et il ne s'agit pas de contempler l'incendie les bras croisés, comme Néron, en disant : « Quel artiste je fais! » Ce serait trop commode. Vous avez voulu
128 L'ESCALAUE
que je vous aime, acceptez-en toutes les conséquences. Non, non, voyez-vous, parce qu'autrefois un homme indigne rie votre amour vous a trompée. ce n'est pas une raison, ni une excuse de vous conduire dans la vie comme vous le faites. Votre frère m'a raconté cette histoire, votre mari blessé mortellement dans un duel pour une autre femme et comment, à partir de ce moment, votre caractère avait complètement changé. Eh bien, quand on éprouve d'une trahison un tel bouleversement, on se tue, ou bien on vit seule avec sa douleur dans lo silence d'une province, mais on ne se venge pas, entendez-vous, on ne se venge pas sur tous les hommes de ses désillusions, car c'est ça, au fond. Alors c'est que vous n'avez pas eu de douleur véritable, et votre orgueil seul fut atteint, toujours votre orgueil! Ce n'est pas très intéressant. Oui, vous vous êtes dit : « Les hommes m'aimeront, mais, moi, je n'en aimerai aucun. Ils tendront vers moi des bras désespérés, et moi je demeurerai insensible, impassible, inaccessible. » Que vous exerciez votre vengeance sur les professionnels du flirt et des aventures galantes, sur les gens semblables à votre mari, rien de mieux. Ceux-là peuvent et savent se défendre. Mais que vous ayez choisi, pour vous en amuser de la sorte, un homme comme moi, timide, gauche, maladroit, tout ce que vous voudrez, mais sincère, ignorant de vos ruses, sans défense en un mot, ah! croyez-moi, ce n'est ni élégant ni généreux, (n tombe sur une chaise, la tête d.Tns ses mains, et pleure longuement.)
Ne pleurez pas, mon ami, ne pleurez pas, je vous en supplie; je ne puis supporter de vous voir pleurer. Ne vous désespérez pas. Écoutez-moi... Donnez-moi votre main d'abord, écoutez-moi. Je ne suis pas le monstre insensible que vous croyez, et vous n'avez été clairvoyant qu'à demi. Oui, parce que, jadis, l'homme à qui