ACTE PREMIER
CLAUDINE, s'asseyant.
Alors, comme ça, vous vous ennuyez?
VÉTHEUIL
Non, je ne m'ennuie jamais; d'ailleurs, j'ai toujours trop d'ennuis pour m'ennuyer.
CLAUDINE
Quels ennuis? Vous avez tout pour être heureux.
VÉTHEUIL
Mais des ennuis que je me crée, naturellement... et puis, est-ce que des gens comme nous, à l'époque où nous vivons, avec notre sacrée manie de nous analyser, peuvent être heureux complètement, ou malheureux? Mais non, le bonheur est une chose simple, trop simple pour nous... et le malheur aussi.
CLAUDINE
Comme c'est vrai ce que vous dites là. C'est égal, vous me faites l'effet d'un monsieur terriblement compliqué.
VÉTHEUIL
On fait ce qu'on peut; mais nous sommes tous très compliqués; vous aussi, vous l'êtes, et la vie donc, encore plus... Vous êtes-vous jamais trouvée au milieu d'une forêt, dans une de ces clairières d'où partent une demi-douzaine de routes et dont on ne sait pas laquelle mène au château, au village, à la ferme ou à la gare ?
CLAUDINE
Sans doute, ce phénomène prend généralement le nom de carrefour Saint-Hubert ou d'étoile des Gardes.
VÉTHEUIL
C'est cela même... Eh bien, à chaque instant, nous arrivons à un pareil carrefour de la vie et nous ne savons pas la route qui conduit où nous voulons aller.
CLAUDINE
En admettant d'abord que nous sachions où nous voulons aller.
VÉTHEUIL H y a encore ça.
CLAUDINE Vous avez raison; tout cela prouve qu'il faut rester tranquille, dans le bon calme, le cher repos... alors on n'a plus de routes à choisir.
VÉTHEUIL Mais ce n'est pas vivre.
CLAUDINE Sans doute.
VÉTHEUIL Et vous, trouvez-vous la vie amusante?
CLAUDINE Amusante, non... seulement. J'ai un ami très sûr, très dévoué et pour lequel j'ai une profonde affection; j'ai une fille que j'idolâtre, je suis entourée d'un certain luxe; je ne me trouve pas à plaindre et je ne m'ennuie pas. Voilà tout ce que je peux vous dire.
Ce n'est pas à moi que vous le dites.