ACTE DEUXIÈME
mon vieux Claude, ne boude pas, ou alors tu serais audessous, de tout. H faut des petites scènes, comme ça... C'est entendu... C'est la règle, mais maintenant c'est fini... au revoir, au revoir. Embrassons-nous. Ils s'embrassent.
CLAUDINE
Dieu, que j'ai faim! Je meurs de faim. Figure-toi que j'étais tellement occupée à te surveiller que je n'ai presque rien mangé ce soir.
VÉTHEUIL
Tu vois comme tu es ridicule. Moi aussi, d'ailleurs, j'étais tellement occupé à te surveiller que j'ai à peine touché au dîner.
CLAUDINE, riant.
Sommes-nous bêtes! Oui, mais c'est une bêtise qu'on peut réparer... je vais aller voir à la cuisine ce qui reste.
VÉTHEUIL Veux-tu que j'aille avec toi?
CLAUDINE Non, non, ça serait trop long. Attends-moi, je reviens. Elle disparaît.
VÉTHEUIL, à la porte.
Rapporte du pain surtout... du pain.
Resté seul, il débarrasse une petite table qu'il approche près du feu, puis Claudine revient avec des provisions.
CLAUDINE Voilà tout ce que j'ai pu trouver... les domestiques n'ont pas touché à leur dîner, mais ils ont presque fini le nôtre.
VÉTHEUIL
Ce qui prouve que ce qui restait de notre dîner était meilleur que le leur tout entier.
CLAUDINE Il ne reste plus que du filet froid, et des cerises déguisées.
VÉTHEUIL, sentencieux.
Il reste toujours des cerises déguisées.
CLAUDINE Et puis il y a des truffes ; mais je crois que ça te fait mal.
VÉTHEUIL Oui, ça me fait mal, mais je me raisonne, j'en mange tout de même.
CLAUDINE Par exemple, il n'y a pas de pain... Je n'ai trouvé que ça.
Elle montre un tout petit croûton.
VÉTHEUIL C'est piteux 1 mais ça ne m'étonne pas, il n'y a jamais de pain.
CLAUDINE Je n'ai pas apporté de serviettes ni de nappe, qu'est-ce que nous allons mettre sur la table ?
VÉTHEUIL
Nous mettrons nos coudes.
CLAUDINE Tu crois?
VÉTHEUIL
J'en suis sûr. Et puis pose ça au hasard, le Champagne sur la cheminée... pas de couvert surtout, pas de couvert! asseyons-nous tous deux sur ce pouf, nous serons plus près l'un de l'autre.
CLAUDINE Alors nous allons manger sur le pouf.
VÉTHEUIL
Oh! que tu es gentille!... Tiens, tends ton verre, et au moment où le bouchon parthra, tu diras: «Dieu, que je m'amuse avec ces étudiants!»
Il débouche la bouteille.
CLAUDINE Oh! non, ne le fais pas sauter... ça réveillerait bébé.
VÉTHEUIL
Rassure-toi, mère admirable, je vais le faire sauter tout bas. (II lui verse à boire.) Eh bien ?
CLAUDINE
Ah! oui, c'est vrai! Dieu, que je m'amuse avec ces étudiants! Tu avais faim?
VÉTHEUIL Comme du tigre.
CLAUDINE
C'est gentil de souper tous les deux auprès d'un bon feu, pendant qu'il fait froid dehors... Tu es bien?
VÉTHEUIL Je suis divinement bien.
CLAUDINE
Dire qu'il y a des gens qui couchent peut-être dans la rue par mi temps pareil!
VÉTHEUIL
Oui. Tout à l'heure, pendant que j'attendais, j'ai vu un pauvre diable de musicien qui marchait avec sa boîte à violon sous le bras... il avait l'air d'être le croquemort de son propre enfant. Cet homme noir dans la neige, c'était sinistre.
CLAUDINE
Pauvre homme ! Tu lui as donné quelque chose ?
. VÉTHEUIL Non, il ne me demandait rien, je n'ai pas osé.
CLAUDINE
C'est vrai, ça m'arrive aussi quelquefois... on n'ose pas, on est des riches honteux... mais on n'a pas le droit.
VÉTHEUIL
Ah! Claudine, tu es exquise! Tu as le cœur le plus charmant que je connaisse.
CLAUDINE C'est vrai?
Oh! oui, tu dis des choses parfois qui m'émotionnent jusqu'aux larmes, presque.
CLAUDINE Alors, tu m'aimes?
VÉTHEUIL Infiniment.
CLAUDINE
Je ne te demande pas d'adverbe... Tu m'aimes?
VÉTHEUIL
Oui.
CLAUDINE
Eh bien, pour la peine, je vais t'annoncer une bonne nouvelle.
VÉTHEUIL
Dis vite.
CLAUDINE
Ruyseux part demain en voyage. Il va à Naples; il sera absent une semaine. Alors si tu veux, et si Denise n'est pas malade, nous irons passer deux ou trois jours dans la forêt de Fontainebleau; nous irons à Gray où nous sommes allés cet automne, dans la petite auberge si propre de la mère Piérard; avec ce temps-là ça sera merveilleux. J'ai toujours rêvé de voir la forêt en plein hiver, et quand on se réveille le matin, on ouvre les rideaux, on voit les arbres tout noirs, les routes toutes blanches, le ciel d'un bleu si pâle, et l'on a bien chaud dans son lit, et l'on se dit que de l'autre côté de la fenêtre, il fait bien froid... Voilà.
VÉTHEUIL Oui, c'est une excellente idée.
CLAUDINE
Je vais écrire à une vieille amie que j'ai à Senlis, M™® de Liancourt, que je vais passer deux ou trois jours chez elle, tu comprends?
VÉTHEUIL Pour avoir un alibi.
CLAUDINE Mais oui... j'emmènerai Clara.
VÉTHEUIL Il n'y a pas de danger?
CLAUDINE
Avec Clara? C'est une fUle qui m'est absolument dévouée, je l'ai depuis si longtemps; elle a vu naître Denise et puis je l'ai soignée quand elle a eu la fièvre typhoïde; Clara, mais elle se jetterait dans le feu pour moi.
VÉTHEUIL Alors quel train prendrons-nous?
CLAUDINE Attends, j'ai consulté l'indicateur tout à l'heure; il y a un train à dix heures cinquante -sept qui nous amène à Gray, juste pour déjeuner.
VÉTHEUIL Ce convoi me paraît fort indiqué; mais dix heures cinquante-sept, c'est de bien bonne heure. Est-ce que tu seras prête ?
Pour aller avec toi, je partirais à cinq heures du matin, s'il le fallait. Et toi?
VÉTHEUIL Oh! moi, je n'ai qu'à m'habiller: j'ai ma valise toute prête.
CLAUDINE
Ah! oui, la fameuse valise... les chasseurs de Pont-à- Mousson... gros malin, va! je te vois encore, le jour où tu m'as dit ça, dans le hall, en bas; c'était la première fois que tu venais à la maison; je parie que tu ne te rappelles pas seulement quel jour c'était?
VÉTHEUIL Oh si!... c'était le sept juin, un jeudi.
CLAUDINE Et le jour où...
VÉTHEUIL Vingt et un septembre, un vendredi.
CLAUDINE Juin, juillet, août... décembre, janvier, cela fait déjà huit mois. C'est long, par le temps qui court, des gens qui s'aiment depuis huit mois.
VÉTHEUIL Et ça n'est pas fini.
CLAUDINE Ah! si l'on m'avait dit ce jour-là quelle ])lace tu prendrais dans ma vie, on m'aurait singulièrement étonnée,
et pourtant tu me plaisais beaucoup. Ohl ne prends pas cet air fat... Tu m'intriguais beaucoup; oui, c'est ça, tu m'intriguais... j'avais de la cmosité.
VÉTHEUIL Ah! voilà!
' CLAUDINE
Et puis tu cherchais à me troubler, tu faisais une jolie voix, de jolis yeux. Tenez, monsieur VétheuU, vous n'êtes qu'une vieille cocotte.
Elle le prend par le nez qu'elle secoue rudement et tendrement.
VÉTHEUIL Tu me fais mal!
CLAUDINE Henri! vous me faites mal. Vous l'aimez votre femme?
VÉTHEUIL Plus que tout...
CLAUDINE Alors il faut la laisser se coucher.
VÉTHEUIL Je ne demande que ça.
CLAUDINE Ahl oui, mais non... il faut vous en aller, parce que demain on se lève de bonne heure.
VÉTHEUIL Quoi, tu vas me laisâer partir ainsi?