ACTE CINQUIÈME
CLAUDINE
Vous VOUS rappelez, il y a trois ans, c'est ici que vous êtes venu, c'est dans ce même coin que nous avons causé pour la première fois, et j'avais si peur de l'aventure... Hein?... Comme tout ce que j'avais prédit est arrivé, pourtant! Enfin! nous l'avons bien voulu.
VÉTHEUIL
Certainement, nous l'avons bien voulu, mais il y a eu autre chose qui nous a poussés l'un vers l'autre, et nous pourrions dire comme les enfants que l'on gronde: «Ce n'est pas ma faute». La plupart du temps, ils ont raison, ce n'est pas leur faute s'ils sont nés malfaisants, gourmands, paresseux, et ce n'est pas la nôtre non plus, puisque nous étions nés amants... Amants! Il y a des forces fatales qui accrochent les êtres l'un à l'autre, et la fatalité est la vieille loi du monde; seulement, les moralistes ne peuvent pas le dire, parce qu'alors l'humanité s'effarerait.
CLAUDINE
Oui, c'est comme lorsqu'il y a une épidémie dans une ville, les médecins cachent la vérité. Ah! oui, nous sommes tous bien faibles, et insuffisamment armés pour la vie.
VÉTHEUIL
Sans doute, on a beau n'être pas méchant et avoir même très précis et très exact le sentiment du devoir, la nature donne en même temps, à des êtres comme nous, de la sensualité et de la sensibilité, c'est-à-dire de quoi faire toutes les sottises imaginables! Alors, c'est une lutte perpétuelle.
CLAUDINE
Oui, nuiis enfin, nous en sommes sortis vainqueurs...
(Souriant.) Vainqueurs à la façon des héros qui reviennent mutilés, avec les bras et les jambes en moins.
VÉTHEUIL, souriant.
Oui, mais il reste toujours la place oii accrocher l'étoile des braves!
CLAUDINE
Et puis, ça n'est pas vrai! nous ne sommes pas mutUés, nous avons été aussi malheureux qu'on peut l'être, et maintenant, nous sommes guéris. Ah! mon pauvre Georges, vous rappelez-vous nos adieux sur la terrasse de Pallanza, le ciel criblé d'étoiles, les montagnes enveloppées de brume, et notre ami le pêcheur qui chantait: Vorrei morire.
H savait qu'on l'écoutait... Quel cabot!
CLAUDINE
Et comme il chantait du nez!... Je me le suis chanté bien souvent depuis, cet air délicieusement commun; c'est vous qui aviez raison, ce soir-là, et tout ce que vous aviez prédit est arrivé... Oui, oui, cette nuit d'adieux était si douce et si belle, que la douleur que j'ai ressentie, poignante d'abord, est devenue très calme. Mais ne croyez pas que ça s'est fait tout de suite... Pendant longtemps, j'ai eu des crises de larmes, je pleurais jour et nuit, puis une espèce de maladie noire... J'ai été très malade!
VÉTHEUIL
Ah! ma pauvre amie! Mais alors, qu'est-ce qu'on disait autour de vous?