‹ ThéâtreChapitre 113 sur 115 · UNE DES FILLES · texte numérisé non relu

UNE DES FILLES

Oui, grand-père.

Tu es là, Gertrude ?

une autre fille.

Oui, grand-père.

l'aïeul.

Tu es ici, Ursule ?

la fille aînée.

Oui, grand-père, à côté de vous.

l'aïeul.

Et qui est-ce qui est assis là ?

LA FILLE

Où donc, grand-père ? — Il n'y a personne.

l'aïeul.

Là, là, au milieu de nous ?

LA FILLE

Mais il n'y a personne, grand-père 1

232 L IXniL-SE

LE PÈSE

On vous dit qu'il n'y a personne !

l'aïeul.

Mais vous ne voyez pas, vous autres !

l'oncle.

Voyons, vous voulez rire ?

l'aïeul.

Je n'ai pas envie de rire, je vous assure.

• Alors, croyez-en ceux qui voient.

l'aïeul, indécis.

Je croyais qu'il y avait quelqu'un... Je crois que je ne vivrai plus longtemps...

l'oncle.

Pourquoi irions-nous vous tromper? à quoi cela servirait-il ?

le père.

Il faudrait bien vous dire la vérité.

l'oncle.

A quoi bon se tromper mutuellement ?

le père.

Vous ne pourriez vivre longtemps dans l'erreur.

l'intruse 23^

L AÏËUL^ essayant de se lever.

Je voudrais percer ces ténèbres !... -

LE PÈRE

Où voulez-vous aller?

L*AÏEUL

De ce côté là...

LE PÈRE

Ne vous troublez pas ainsi...

Vous êtes étrange ce soir.

C'est vous autres qui me semblez étranges l

le père.

Que cherchez-vous ainsi ?...

l'aïeul.

Je ne sais pas ce que j'ai !

la fille aînée.

Grand-père, grand-père, que vous faut-il, grand-père !

l'aïeul.

Donnez-moi vos petites mains, mes filles»

LES TROIS FILLES

Oui, grand-père.

P omqug î trynrhfrr-vcnis â3crs» Les tnâsy mes

Xoc» ne trenibiocs pceaqise pasw grand-père.

Je crois que tous êtes pôks tootes les trocs.

LA FXLUE AÎxyy-

II est tard, grand-père^ et nous sommes £itiguées.

LE PÈRE

Il faudrait aller vous coucher et grand-père aussi ferait mieux de prendre un peu de repos.

l'aïeul.

Je ne pourrais pas dormir cette nuit !

Nous attendrons le médecin.

l'aïeul.

Préparez-moi à la vérité !

l'oncle.

Mais il n'y a pas de vérité!

l'aïeul.

AlorS; je ne sais pas ce qu'il y a!

l'intruse

L'ONCLE

Je vous dh qu'il n'y a rien du tout î

l'aïeul.

Je voudrais voir ma pauvre fille !

LE PÈRE

Mais vous savez bien que c'est impossible; il ne faut pas l'éveiller inutilement.

l'oncle.

Vous la verrez demain*

l'aïhul.

On n'entend aucun bruit dans sa chambre.

l'oncle.

Je serais inquiet si j'entendais du bruit.

L^AÏEUL

11 y a bien longtemps que je n'ai vu ma fille!.,, je lui ai pris les mains hier au soir et je ne la voyais pas !<.. Je ne sais plus ce qu^elle devient.*. Je ne sais plus comment elle est... Je ne connais plus son visage., * Elle doit être changée depuis i;es semaines!... J'ai senti les petits os de ses joues sous mes mains... Il nV a plus que les ténèbres j entre elle et moi^ et vous tousl.,. Je ne peux plus! vivre ainsi... ce n'est pas vivre cela !... Vous êtes 1à^ tous, les yeux ouverts à regarder mes yeux morts, et pas un de vous n'a pitié!,. Je ne sais pas

236 l'intruse

ce que j'ai... on ne dit jamais ce qu'il faudrait} dire... et tout est effrayant lorsqu'on y songe... Mais pourquoi ne parlez-vous plus ?

l'oncle.

Que voulez-vous que nous disions, puisque vous ne voulez pas nous croire ?

l'aïeul.

Vous avez peur de vous trahir !

LE PÈRE

Mais soyez donc raisonnable, à la fin !

l'aïeul.

Il y a longtemps que l'on me cache quelque chose!... Il s'est passé quelque chose dans la maison... Mais je commence à comprendre maintenant... Il y a trop longtemps qu'on me trompe! — Vous croyez donc que je ne saurai jamais rien? n — Il y a des moments où je suis moins aveugle i' que vous, vous savez?... Est-ce que je ne vous entends pas chuchoter, depuis des jours et des jours, comme si vous étiez dans la maison d'un pendu ? — Je n'ose pas dire ce que je sais ce soir... Mais je saurai la vérité !... J'attendrai que vous disiez la vérité ; mais il y a longtemps que je la sais, malgré vous ! — Et maintenant, je sens que ^ . vous êtes tous plus pâles que des morts !

LES TROIS FILLES

Grand-père! grand-père! qu'avez-vous donc, grand-père ?

l'intruse 237

L'AÏEUL

Ce n^est pas de vous que je parle^ mes filles^ non^ ce n'est pas de vous que je parle... Je sais bien que vous m'apprendriez la vérité, s'ils n'étaient pas autour de vous!... Et d'ailleurs je suis sûr qu'ils vous trompent aussi... Vous verrez, mes filles, vous verrez !... Est-ce que je ne vous entends pas sangloter toutes les trois ?

LE PÈRE

Est-ce que, vraiment, ma femme est en danger ? l'aïeul.

Il ne faut plus essayer de me tromper ; il est trop tard maintenant, et je sais la vérité mieux que vous!...

l'oncle.

Mais enfin, nous ne sommes pas aveugles, nous !

LE PÈRE

Voulez-vous entrer dans la chambre de votre fille ? Il y a ici un malentendu et une erreur qui doivent finir. — Voulez-vous ?

l'aïeul, subitement indécis.

Non; non, pas maintenant... pas encore...

Vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.

238 l'intruse

Ç On ne sait jamais tout ce qu'un homme n'a pas lj)u dire dans sa vie!... — Qui est-ce qui fait ce bruit?

LA FILLE AÎNÉE

C'est la lampe qui palpite ainsi^ grand-père. l'aïeul.

lime semble qu'elle est bien inquiète... bien inquiète...

LA FILLE

C'est le vent froid qui la tourmente...

l'oncle.

Il n'y a pas de vent froid^ les fenêtres sont fermées.

LA FILLE

Je crois qu'elle va s'éteindre.

LE PÈRE

Il n'y a plus d'huile.

LA FILLE

. Elle s'éteint tout à fait.

Nous ne pouvons pas rester ainsi dans les ténèbres.

l'intruse 239i»

L^ONCLE

Pourquoi pas? — Py suis déjà habitué.

LE PÈRE

Il y a de la lumière dans la chambre de ma»

femme.

l'oncle.

Nous en prendrons tout à Fheure quand lemédecin sera venu.

LE PÈRE

Il est vrai qu'on y voit assez ; il y a la clarté du^ dehors.

l'aïeul.

Est-ce qu'il fait clair dehors ?

LE PÈRE

Plus clair qu'ici.

l'oncle.

Moi^ j'aime autant causer dans l'obscurité.

LE PÈRE

Moi aussi.

Silence. .

Il me semble que l'horloge fait bien du bruit!...,

LA fille aînée.

C'est qu'on ne parle plus^ grand-père.

L AÏEUL

Mais pourquoi vous taisez-vous tous ?

L^ONCLE

De quoi voulez-vous que nous parlions ? — Vous n'êtes pas sérieux ce soir.

l'aïeul.

Est-ce qu'il fait très noir dans la chambre ?

l'oncle.

Il n'y fait pas très clair.

Silence.

l'aïeul.

Je ne me sens pas bien^ Ursule ; ouvre un peu la fenêtre.

LE père.

Oui, ma fille, ouvre un peu la fenêtre ; je commence à avoir besoin d'air, moi aussi.

La fille ouvre la fenêtre.

l'oncle.

Je crois positivement que nous sommes restés «nfermés trop longtemps.

l'aïeul.

Est-ce que la fenêtre est ouverte ?

LA FILLE

Oui, grand-père, elle est grande ouverte.

l'intruse 241

L'AÏEUL

On ne dirait pas qu^elle est ouverte ; il ne vient aucun bruit du dehors.

LA FILLE

Non^ grand-père^ il n'y a pas le moindre bruit.

LE PÈRE

Il y a un silence extraordinaire.

LA FILLE

On entendrait marcher un ange.

l'oncle.

Voilà pourquoi je n'aime pas la campagne.

l'aïeul.

Je voudrais entendre un peu de bruit. Quelle heure est-il^ Ursule ?

LA FILLE

Minuit bientôt^ grand-père.

Ici l'Oncle se met à marcher de long en large dans la chambre.

l'aïeul.

Qui est-ce qui marche ainsi; autour de nous ?

l'oncle.

C'est moi; c'est moi; n'ayez pas peur .J'éprouve le besoin de marcher un peu. suence. — Mais je vais me rasseoir ; — je ne vois pas où je vais.

Silence.

242 l'intruse

l'aïeul.

Je voudrais être ailleurs !

LA FILLE

Où voudriez-vous aller, grand-père ?

l'aïeul.

Je ne sais pas où — dans une autre chambre, n^mporte où ! n^mporte où !

le père.

Où irions-nous ?

l'oncle.

Il est trop tard pour aller ailleurs.

Silence. Ils sont assis, immobiles, autour delà table*

l'aïeul.

Qu'est-ce que j'entends, Ursule?

Rien, grand-père, ce sont des feuilles qui tombent ; — oui, ce sont des feuilles qui tombent sur la terrasse.

l'aïeul.

Va fermer la fenêtre, Ursule.

la fille.

Oui, grand-père.

Elle ferme la fenêtre et revient s'aaaeoir.

l'intruse 243

L'AÏEUL

J'ai froid. Silence. Les trois sœurs s'embrassent. Qu'cst-Ce

que j'entends maintenant.

LE PÈRE

Ce sont les trois sœurs qui s'embrassent.

l'oncle.

H me semble qu'elles sont bien pâles^ ce soir.

Silence.

l'aïeul.

Qu'est-ce que j'entends encore ?

LA fille.

Rien^ grand-père ; ce sont mes mains que j'ai jointes.

Silence.

Et ceci ?...

Je ne sais pas^ grand-père... peut-être mes sœurs qui tremblent un peu ?

l'aïeul.

J'ai peur aussi^ mes filles.

Ici un rayon de lune pénétre par un coin des vitraux et répand, çà et là, quelques lueurs étranges dans la chambre. Minuit sonne et, au dernier coup, il semble, à certains, qu'on entende, très vaguement, un bruit comme de quelqu'un qui se lèverait en toute hâte.

244 l'intruse

L AÏEUL^ tressaillant d'une épouvante spéciale.

Qui est-ce qui s^est levé ?

l'oncle.

On ne s'est pas levé !

LE PÈRE

Je ne me suis pas levé !

LES TROIS FILLES

Moi non plus 1 — Moi non plus ! — Moi non plus!

l'aïeul.

Il y a quelqu'un qui s'est levé de table !

l'oncle.

La lumière!...

Ici on entend tout à coup xm vagissement d'épouvante, à droite, dans la chambre de l'enfant ; et ce vagissement continue avec des gradations de terreur, jusqu'à la fin de la scène.

LE PÈRE

Ecoutez ! l'enfant !

l'oncle.

Il n'a jamais pleuré !

LE PÈRE

Allons voir !

l'intruse 245

l'oncle.

La lumière ! la lumière !

A ce moment, on entend courir à pas précipités et sourds dans la chambre de gauche. — Ensuite , un silence de mort. — Ils écoutent dans une muette terreur, jusqu'à ce que la porte de cette chambre s'ouvre lentement, la clarté de la pièce voisine s'imie dans la salle, et la Sœur de Charité psinît but le seuil, en ses vêtements noirs, et s'incline en faisant le signe de la croix, pour annoncer la mort de la femme. Ils comprennent, et, après un moment d'indécision et d'effroi, entrent en silence dans la chambre mortuaire, tandis que l'Oncle, sur le pas de la porte, s'efface poliment, pour laisser passer les trois jeunes filles. L'aveugle, resté seul, se lève et s'agite, à tâtons, autour de la table, dans les ténèbres.

l'aïeul.

Où allez-vous? — Où allez- vous? — Elles m'ont laissé tout seul !

FIN

A Charles Van Lerbergke.

Les Aveugles.

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