‹ ThéatreChapitre 21 sur 40 · Textuel · texte numérisé non relu

Textuel

tu as une mission, pourquoi tardes-tu à m'attaquer? Pourquoi pousses-tu ces cris? qui te tourmente? Arrête-toi !

sAQuiEL. C'est l'efïet de ton rosaire 1 Ne me martyrise pas.

LE PÈRE DE LA CROIX. Une fois au moins tu as dit la vérité. Reviens, je te défie, toi et tout l'enfer. 0 mon âme, connais ta force, le démon n'a contre toi que les armes que tu lui donnes !

(Saquiel s'enfuit. — Entre Antonio avec des linges.)

ANTONIO. Père, je viens vous panser.

LE PÈRE DE LA CROIX. G'cst follc quc de vouloir me guérir.

ANTONIO. Vous désespérez donc?

LE PÈRE DE LA CROIX. Non, certcs, mon fils ; mais cette infirmité est incurable, car elle me vient du ciel.

(Entre Angel.)

ANGEL. Père de la Croix, on vient de t'élire prieur.

LE PÈRE DE LA CROIX. Moi?

ANGEL. Oui, VOUS.

LE PÈRE DE LA CROIX. Vous moqucz-vous, frère Angel ?

ANGEL. Nullement.

LE PÈRE DE LA CROIX. Sur mcs épaulcs chancelantes , ils ont placé ce poids écrasant! Ils ignorent donc que je suis un homme grossier, chargé de mille délits.

ANTONIO. Ils sont fous! s'ils t'avaient connu comme moi..,

ANGEL. Que dis-tu?

ANTONIO, bas à Angel. Il aimc à sc voir blâmé par tous. Vois comme ta nouvelle l'a rendu confus. Il n'acceptera pas. (Haut.) Si je pouvais voter, je raconterais à tous la vie de Ghristoval de Lugo à Séville et à Tolède.

LE PÈRE DE LA CROIX. Racontcz^la, mon ami, pourm'ôter

cette crainte d'être nommé prélat, charge dont je suis indigne.

ANTONIO. Je l'ai vu autrefois se battre contre douze gaillards deHéria et de San Roman, et à Tolède, dans les cabarets, avec les tisseurs de velours. Que de manteaux j'ai vus à ses pieds! que de boucliers fendus! que de casques bossues!. Je ne lui donnerais jamais ma voix pour être prieur.

LE PÈRE DE LA CROIX. Oli ! quc tu as raisou, Antonio ! Je t'en prie; divulgue ma vie à haute voix.

(Entre le prieur, suivi d'un autre frère.) LE PRIEUR, au père de la Croix. QUO VOtrO paternité UOUS dOUUe

sa bénédiction !

LE PÈRE DE LA CROIX. Pourquoi Une telle soumissiou?

LE PRIEUR. Vous êtcs uotro prélat.

ANTONIO. Ceux qui ont fait cette élection ont bien travaillé!

LE PRIEUR. En quoi est-elle mauvaise?

ANTONIO. Nommer prieur un nouveau Job , couvert de plaies! Gomment pourra-t-il conserver assez de sens pour gouverner le couvent ?

LE PÈRE DE LA CROIX. Bien parlé, mon fils! Vous ne me voyez pas comme je suis. Je n'ai pas une partie de mon corps qui soit en état de santé ; la douleur me trouble à ce point que je ne puis que pleurer et élever ma plainte vers Dieu, afin qu'il me pardonne mes péchés sans nombre. Antonio, raconte ma vie et tout ce dont tu fus témoin; dis mes extravagances et mes amusements, découvre l'immensité de mes fautes.

LE PRIEUR. Mauvaise excuse, mon père; ce qui est efface ce qui fut. Acceptez en silence, c'est la volonté de Dieu.

LE PÈRE DE LA CROIX. Qu'il soit bcni ! le temps montrera combien je suis inutile.

ANTONIO. Vive lo ciel! un si bon père mérite d'être pape!

(Ils sortent tous. — Lucifer paraît, il porte une couronne et un sceptre; le plus élégant démon et le mieux vêtu qu'il se pourra; Saquiel raccompagne ainsi que Yisie!.)

LUCIFER. Un bandit va prendre place sur les riches degrtis de la gloire, et l'histoire racontera ses exploits fameux. L'or^ gueil de mon front s'incline trislement; je veux que vous, mes amis et mes partisans, vous soyez les témoins de mon malheur et de ma honte. Je ne vous demande pas de consolations ; car il n'en est pas pour nous'; mais je veux que vous soyez présents au moment suprême qui s'apprête et qui est terrible, môme pour les saints. Ce misérable, s'il en fut jamais, a trouvé par la foi le chemin du ciel, et, dans son humilité, il se dispose à y monter. Troublez ses sens, affaiblissez, s'il est possible, son espérance; retracez-lui le tableau de ses vanités passées; qu'aucune voix amie ne lui donne la confiance d'avoir payé la dette que sa charité a contractée. Allez, car il expire déjà.

sAQmEL. Nos efforts seront inutiles. Toutes les fois que j'ai lutté contre lui, il m'a vaincu.

LUCIFER. Avant qu'il ait rendu le dernier souffle, on peut bien espérer qu'il faiblira sous le poids, car notre force est grande.

visiEL. J'accomphrai votre ordre.

LUCIFER. Venez tous, je veux être présent.

(Ils sortent et on voit entrer trois âmes vêtues de tuniques de taffetas blanc, le visage voilé et portant des lumières ^.)

PREMIÈRE AME. Aujourd'hui, mes sœurs, pour notre consolation, le ciel a ouvert les portes de notre prison afin que nous vinssions dans ce lieu plein de mystère, dans le monastère du grand Christoval défunt. Accompagnons sa sainte âme et emportons-la dans la région de l'éternel Alléluia !

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