‹ ThéatreChapitre 26 sur 40 · Locution familière qui veut dire qu'on ne le verra pas · texte numérisé non relu

Locution familière qui veut dire qu'on ne le verra pas

LE KÉGiDOR. Venez avec moi, vous toucherez votre argent, et vous verrez ma maison et les facilités qu'elle vous offre pour montrer ce tableau.

CHANFALLA. Allons, et rappelez-vous les qualités nécessaires pour se hasarder à regarder le merveilleux tableau.

l'alcade. C'est mon affaire. Et je puis dire que pour ma part je puis subir en sûreté l'eisamen, puisque je suis issu de père alcade. J'ai quatre doigts de graisse de vieux chrétien sur les quatre côtés de mon lignage, jugez si je pourrai voir le tableau.

LE GREFFIER. Nous cspérons tous le voir, seigneur Benito Repollo.

LE RÉGiDOR. Nous uo sommes pas venus au monde dans les champs, seigneur Pedro Capacho.

LE GOUVERNEUR. G'est ce quo nous allons voir.

l'alcade. Allons directeur, à l'œuvre. Je pourrai me trouver face à face et pied à pied avec le Tableau des merveilles.

CHiRiNOs. Dieu le veuille !

(Chanfalla sort avec le régidor.)

LE GOUVERNEUR, à la chirinos. Madame la directrice, quels sont les poëtes en vogue à celte heure à Madrid, spécialement ceux appelés poêles comiques. Car vous savez que moi aussi j'ai des velléités de comédie et que je me pique de connaître la farandole et la caratula. J'ai par devers moi vingt comédies toutes nouvelles. J'attends une occasion pour aller dans la capitale et enrichir, par leur moyen, une demi-douzaine de directeurs.

CHIRINOS. A votre question sur les poëtes, seigneur gouverneur, je ne sais que répondre, parce que nous en avons un si grand nombre qu'ils éclipsent le soleil et tous pensent qu'ils sont fameux. Les poëtes comiques sont les plus nom-

breux et les plus répandus; inutile donc de les nommer. Mais que Votre Seigneurie veuille bien me faire la grâce de me dire son nom.

LE GOUVERNEUR. Madame la directrice, on me nomme le licencié Gomecillos.

ciiiRiNos. Grand Dieu! Vous êtes le licencié Gomecillos? Celui qui composa ces fameux couplets de Lucifer étant malade...

LE GOUVERNEUR. Co sout de mauvaiscs langues qui m'ont attribué ces couplets. Ils sont de moi comme du Grand Turc. Ceux que je composai et que je ne veux pas nier traitaient du déluge de Séville. Quoiqu'il soit d'usage que les poètes se pillent les uns les autres, je n'ai jamais rien volé à personne. Que Dieu protège mes vers et vole qui voudra!

CHANFALLA, entrant. Mcssieurs, VOUS pouvcz veulr, tout est prêt et nous n'avons plus qu'à commencer.

CHIRINOS, bas à son mari. TU aS l'argeUt? CHANFALLA, de même à Chirinos. Oui.

CHmiNOs. Je te donne avis, Chanfalla, que le gouverneur est poëte.

CHANFALLA. PoëtO? CorpS de l'univers ! ( Bas à sa femme : ) Il UO

sera pas difficile à tromper. Les gens de celte humeur sont crédules et nullement malicieux.

l'alcade. AHons, directeur, les pieds me démangent; allons voir ces merveilles !

(Tout le monde sort.)

Le théâtre change et représente une salle chez le régidor Juan Castrado.

(Entrent Juana Castrada et Teresa Repollo, paysannes. Juana est en costume

de fiancée.)

JUANA. Tu peux t'asseoir ici, chère Teresa, nous serons en face du tableau. Tu sais les conditions dans lesquelles on

doit se trouver pour voir ce spectacle; n'aie pas peur au moins, car ce serait un grand malheur.

TERESA. Tu sais, Juana, que je suis ta^ cousine, c'est dire assez. Si j'étais aussi sûre d'aller au ciel que de voir le tableau! Par la vie de ma mère, je m'arracherais les yeux de la tête s'il m'arrivait quelque disgrâce.

JUANA. Remets-toi cousine, tout le monde arrive.

(Entrent le gouverneur, l'alcade, le régidor^ le greffier, la Chirlnos et quelques invités du village.)

CHANFALLA. Que tout Ic moudo prenne place. Le tableau doit être derrière cette couverture ainsi que la directrice, et ici le musicien.

L ALCADE, montrant le petit garçon de la preraièra scène, C CSt Ça le

musicien? — Mettez-le aussi derrière la couverture. Pourvu que je ne le voie pas, je consens à ne pas l'entendre.

CHANFALLA. Vous avcz tort, seigiicur alcade Repollo, d'être mécontent du musicien, qui vraiment est un très-bon chrétien et hidalgo de souche connue.

LE GOUVERNEUR. Qualités bien nécessaires pour être bon musicien! Que le seigneur Montiel commence donc son travail.

l'alcade. Le directeur a peu de bagages pour un si grand tableau.

le régîdor. Tout doit être merveilles.

CHANFALLA. Attention, seigneurs ! je commence. 0 toi , quel que tu aies été, toi qui fabriquas ce tableau avec un si miraculeux artifice qu'il reçut le nom de Tableau des merveilles, par la vertu qu'il renferme, je te conjure, je l'oblige et je t'ordonne de faire voir tout de suite et incontinent, à ces messieurs, quelques-unes des merveilles merveilleuses pour les amuser et qu'ils puissent prendre du plaisir sans scandale. Je vois déjà que tu as fait droit à ma requête, puisque

la figure du vaillant Samson paraît de ce côté, embrassant les colonnes du temple pour les faire écrouler sur le sol et se venger de ses ennemis. Arrête, valeureux cavalier, par la grâce de Dieu le Père, ne commets pas une telle imprudence, car tu pourrais renverser et mettre en morceaux la noble assemblée ici présente.

l'alcade. Arrête! Il serait beau que venus pour nous divertir nous nous en allassions estropiés; arrêtez, seigneur Samson ! ne nous faites pas de mal !

f LE GREFFIER. Le voyez-vous, Gastrado ?

l'alcade. J'ai les yeux sur son occiput.

LE GREFFIER. Ccci cst un cas mcrveilleux, car, à cette heure, je vois Samson habillé en Grand Turc! et pourtant je me flatte d'être légitime et vieux chrétien.

CHiRiNos. Prenez garde ! vous allez voir le même taureau qui tua dernièrement un portefaix à Salamanque. Gouchetoi par terre, homme, couche-toi par terre, et que Dieu te sauve !

CHANFALLA, de sa plus grosse voix. COUCheZ-VOUS tOUS ! COUClieZ- VOUS tous ! (contrefaisant le mugissement du taureau.) HOU ! hOU ! hOU! (Tous les assistants se couchent par terre, donnant les signes d'une grande frayeur.)

l'alcade. Que le diable emporte le taureau par le milieu du corps. Il est brun et tacheté * ; si je ne me couche pas, il va m'envoyer en l'air d'une volée.

LE RÉGiDOR. Monsicur le directeur, ne faites pas sortir, si c'est possible, des figures qui nous épouvantent. Je ne dis pas cela pour moi, mais pour ces jeunes filles à qui il ne reste pas une goutte de sang dans les veines à cause de ce taureau féroce.

UANA CASTRADA. Commeiit, père? Je ne crois pas pouvoir

Page 1