Ces taureaux passent pour les plus nif^rhanls
reprendre mes sens de trois jours. Je me croyais déjà sur les cornes de ce taureau, qui les a pointues comme des aiguilles.
LE RÉGmoR. Si tu n'étais pas ma fille, tu ne le verrais pas.
LE GOUVERNEUR. Que Ics autros regardent, moi je ne regarde pas. Pourtant, par respect humain, je dirai que j*ai vu.
cHmiNOs. Voyez cette troupe de rats qui vient de ce côté. Elle descend en ligne droite de ceux de l'arche de Noé. Les uns sont blancs, les autres jaspés, les autres azurés, et finalement ce sont tous des rats.
JUANA, se récriant. Jésus , dcs rats ! Rctenéz-moi, ou je vais me jeter par cette fenêtre. Des rats ! malheureuse que je suis 1 Amie, serre tes jupons et prends garde que les rats ne te mordent ! Par mon aïeule, il y en a des milliers I
TERESA REPOLLA. C'cst moi qui suis la malheureuse; car ils m'envahissent sans obstacle. Un rat noir est attaché à mon genou. Que le ciel vienne à mon secours, puisque la terre me manque !
l'alcade. Heureusement que je porte un haut -déchausses, et qu'aucun rat ne peut monter, quelque petit qu'il soit.
chanfalla. Cette eau qui tombe des nuées avec tant de vitesse, est l'eau de la source qui donne naissance au fleuve Jourdain. Tout visage de femme qu'elle touchera deviendra comme de l'argent, et, si c'est un homme, sa barbe prendra la couleur de For.
JUANA. Entends-tu, Teresa? Découvre ton visage et vois ce qui t'arrivera. OU! quelle liqueur agréable! Couvrezvous, père, pour n'être pas mouillé.
le régidor. Nous nous couvrons tous, ma liile!
l'alcade. L'eau m'a coulé !e long des épaules jusqu'au bas du dos.
LE GREFFIER. Moi, JG suis plus sec qu'un jonc.
LE GOUVERNEUR. Que diable cela veut-il dire? tous sont noyés dans cette eau, et moi je n'en ai pas reçu une goutte. Si j'allais être bâtard au milieu de tous ces légitimes !
l'alcade. Otez-moi de là ce musicien, ou, pardieu! je m'en vais sans plus voir une seule figure.
LE musicien. Seigneur alcade , n'ayez pas de rancune contre moi; je joue comme Dieu a bien voulu que l'on m'apprît.
l'alcade. Dieu avait-il rien à t'apprendre , avorton? Rentre derrière la couverture , ou je te jette ce banc à la tête.
LE MUSICIEN. Je crois que c'est le diable qui m'a amené dans ce village.
LE GREFFIER. L'eau du Jourdain est fraîche; j'ai eu beau me couvrir, il m'en est tombé un peu sur les moustaches, et je parie que je les ai rouges comme de l'or.
l'alcade. Et encore pis cinquante fois !
CHiRiNOS. Je vous annonce environ deux douzaines de lions rampants et d'ours mangeurs de miel. Que tout vivant prenne garde! car, quoique fantastiques, ils ne laissent pas de donner quelque crainte et d'exécuter des travaux d'Hercule avec des épées nues.
LE RÉGiDOR. Holà, seigucur directeur, vous voulez encore remplir la maison de lions et d'ours ?
l'alcade. Tâchez qu'au lieu de lions et de dragons Tontonelo nous envoie des rossignols et des grives. Faites-nous voir des figures plus agréables, sinon nous levons la séance, el que Dieu vous conduise, vous ne resterez pas un moment de plus dans le village.
JUANA. Seigneur Benito Rcpollo, laissez venir ces ours et ces lions; pour nous autres, nous serons très-contentes.
l'alcade. Gomment, fille, tout à l'heure tu avais peur des rats, et, à présent , tu demandes des ours et des lions ?
JUANA. Tout ce qui est nouveau me plaît, mon père.
CHiRiNOS. Cette demoiselle, qui se montre si galante et si composée, est la nommée Hérodias qui, pour prix de sa danse, obtint la tête du Précurseur de la vie. Si quelqu'un veut l'accompagner, il verra des merveilles.
l'alcade, a la bonne heure, celle-là, corps de l'univers ! Voilà une belle figure, aimable et reluisante. Et comme la gaillarde se trémousse ! Mon neveu Repollo, toi qui sais jouer des castagnettes, fais-la danser. (La musique joue la sarabande.) Allons, mon neveu, tiens tète à cette drôlesse de Juive. Mais si elle est Juive, comment peut-elle voir les merveilles?
CHANFALLA. Seigucur alcade, toute règle a son exception.
(On entend au dehors sonner une trompette; et un fourrier de régiment entre.)
LE FOURRIER. OÙ cst Ic gouvcmeur?
LE GOUVERNEUR. C'cst moi ! que voulez-vous?
LE FOURRIER. Quc tout de suito vous fassiez préparer des logements pour trente hommes d'armes, qui arriveront dans une demi-heure, et peut-être auparavant, car j'entends la trompette. Adieu!
(Il sort.)
l'alcade. Je parie qu'ils sont envoyés par le savant Tontonelo.
CHANFALLA. C'cst uuc Compagnie de cavalerie qui était logée à deux lieues d'ici.
l'alcade. Je vois bien maintenant que vous et Tontonelo vous êtes de grands coquins, sans parler du musicien; je vous ordonne d'ordonner à Tontonelo de ne pas avoir
l'audace de m'envoyer ces hommes d'armes, ou bien je leur ferai donner des coups de fouet sur les épaules.
CHÂNFALLA. Je VOUS assurc que Tontonelo n'y est pour rien.
l'alcade. Je vous dis qu'il les a envoyés comme il a envoyé les autres.
LE GREFFIER. Nous Ics avons tous VUS, seigneur Benito Repollo.
l'alcade. Je ne dis pas non, seigneur Pedro Capacho. Ne joue pas davantage, musicien, ou je te casserai la tête!
(Le fourrier revient.)
LE FOURRIER. Lbs logemeuts sont-ils prêts? Les chevaux sont déjà dans le village.
l'alcade. Encore Tontonelo! Auteur de mensonges, vous me payerez cela !
CHANFALLA. Vous êtcs téinoins que l'alcade me menace.
CHiRiNos. Vous êtes témoins que les ordres de Sa Majesté, il les attribue à Tontonelo!
l'alcade. Puissé-je te voir tontonélisé!
LE GOUVERNEUR. Jc crois quc tous ces homme d'armes doivent être des soldats pour rire.
LE FOURRIER, avec colère. Mousicur le gouvemcur, êtes-vous dans voire bon sens ?
l'alcade. Ils pourraient bien être tontonélisés comme tout ce que nous avons vu ici. Que le directeur fasse reparaître la demoiselle Hérodias pour que monsieur voie ce qu'il n'a jamais vu. Qui sait? cela lui fera peut-être quitter le village.
CHANFALLA. Voycz-la d'ici faire des signes à son danseur pour qu'il l'accompagne.
LE NEVEU. Je ne la laisserai pas en chemin.
l'alcade. C'est bien, mon neveu , fatigue-la ; des tours et
beaucoup de tours. Vive Dieu ! c'est un vrai mercure que cette fille-là. Confiance! confiance ! A lui! à lui î
LE FOURRIER. Tous ces gcns-là sont fous. Quelle diable de fille est-ce là ? Qu'est-ce que cette danse et ce Tontonelo?
LE GREFFIER. Le scigncur fourrier ne regarde-t-il pas la demoiselle?
LE FOURRIER. Qucllc demoisclIe ai-je à regarder?
LE GREFFIER. Il SUfflt. Ex UUs eS.
LE FOURRIER. Vivo Dicu ! si je mets la main à mon épée, je vous ferai tous sortir par les fenêtres , sinon par la porte.
LE GREFFIER. Ex HHs eS.
l'alcade. Vous êtes de ceux-là, puisque vous ne voyez rien.
LE FOURRIER. Canaille î si vous me dites une autre fois que je suis de ceux-là, je ne vous laisserai pas un os entier.
l'alcade. Jamais les juifs convertis ni les bâtards ne furent braves; et, par celte raison, nous ne cesserons pas de vous dire : Vous êtes de ceux-là ! vous êtes de ceux-là !
LE FOURRIER. Attendez, manants! > /.
(II tire son épée et bat tous les assistants. L'alcade rosse le musicien. La Chirinos décroche sa mante et dit :)
CHiRiNos. C'est le diable qui a sonné de la trompette et amené les hommes d'arm.es.
CHANFALLA. Notrc succès a été extraordinaire. La vertu du tableau triomphe, et nous pouvons le montrer au public. Et nous-mêmes, nous pouvons chanter victoire en disant : « Vivent Chirinos etChanfalla! »
LA
INTERMEDE
Un salon chez Pancracio.
PANCRAGio. Retenez vos larmes, seiiora, et suspendez vos soupirs ; quatre jours d'absence ne sont pas des siècles. Je reviendrai au plus tard le cinq si Dieu conserve mes jours. Peut-être serait-il mieux, pour ne pas troubler votre repos, de rompre ma parole et de renoncer à mon voyage. Ma sœur pourra se marier sans moi.
LÉONARDA. Et moi je ne veux pas, mon Pancracio, que par égards pour moi vous passiez pour discourtois. Allez en paix et remplissez votre devoir, puisque cela est nécessaire; je comprimerai mon chagrin et je passerai ma solitude le moins mal que je pourrai. Seulement je vous recommande de revenir et de ne point éloigner le terme que vous avez fixé. Soutiens-moi Ghristina, mon cœur se serre.
(Lconarda s'évanouit.)
GHRISTINA. Ohl que voilà bien le moment des noces et des fûtes ! En vérité, seigneur, si j'étais à votre place, je n'irais point là-bas.
PANCRACio. Va, ma Me, chercher un verre d'eau pour lui jeter au visage. Mais attends. Je lui dirai à l'oreiHe des paroles que je sais et qui ont la vertu de faire revenir des évanouissements.
(Il lui parle à l'oreille. Léonarda revient à elle.)
LÉONARDA. Il suffit. Il faut absolument que cela soit. 11 ne faut que de la patience, mon chéri. Plus vous vous hâterez, plus vous me rendrez contente. Votre compère Léoniso doit déjà vous attendre dans la voiture. Allez avec Dieu ! qu'il vous ramène aussi vite et aussi bien que je le souhaite!
PANCRACIO. Mon ange, s'il te plaît que je reste, je ne bouge pas plus d'ici qu'une statue !
CHRiSTiNA. Non, non, mon plaisir est le vôtre. Il vaut mieux maintenant partir que rester, votre honneur est le mien.
PANCRACIO. 0 miroir du mariage ! Si toutes les femmes aimaient autant leurs maris que madame Léonarda aime le sien, comme elles seraient heureuses 1
LÉONARDA. Entre, ma petite Ghristina, et prends ma mante^ je veux accompagner ton maître jusqu'à la voiture.
PANCRACIO. Non, par mon amour! Embrassez-moi et restez, par ma vie ! Petite Ghristina, aie soin d'amuser ta maîtresse. A mon retour , je te commanderai une paire de chaussures comme tu la désires.
GHRISTINA. Allez, scigncur, ne soyez pas en peine de madame. J'espère la persuader de façon à ce que nous nous distrayions un peu et qu'elle ne s'aperçoive pas que vous lui faites faute.
LÉONARDA. Moi, me distraire ? Ta es loin de compte, mon enfant. En son absence je n'aurai aucun plaisir, mais bien des peines et des douleurs.
PANCRACIO. Je ne peux pas souffrir cela. Demeure en paix.
lumière de mes yeux, lesquels ne verront rien qui leur plaise jusqu'à ce qu'ils soient de retour pour te contempler.
(Pancracio sort.) LÉONARDA, changeant tout à coup de ton. PortO la lempÔte daUS la
maison d'Ana Diaz ! Va, et ne reviens jamais! Évapore-toi! Pour Dieu ! Celte fois vos bravades et vos précautions ne vous serviront de rien.
CHRisTiNA. J'ai craint mille fois qu'avec votre comédie son départ et notre joie ne fassent empêchés.
LÉONARDA. Ceux quo nous attendons viendront-ils cette nuit?
CHRiSTiNA. Pourquoi pas? Je les ai avisés; ils ont si bien compris que ce soir ils enverront par la blanchisseuse, notre correspondante, et comme si c'était du linge, un panier rempli de mille cadeaux et de choses à manger, lequel ressemble à ces grands sacs que le roi donne à ses pauvres le jeudi saint; mais notre panier est plutôt de Pâques, car il contient des pâtés, des viandes froides, du blanc manger, deux chapons qu'on n'a pas achevé de plumer, et toute sorte de fruits de la saison; et par-dessus le marché une outre de peau de bouc d'environ une arroha de vin, de celui qu'on appelle d'une oreille et qui a un bouquet transcendant.
LÉONARDA. Mou Repouce, ce cher sacristain de mon âme, est et fut toujours un homme charmant.
CHRiSTiNA. Et que manque-t-il à mon maître Nicolas? Barbier de mon cœur, rasoir de mes chagrins qui, lorsque je le vois, me les coupe et me les enlève comme s'ils n'avaient jamais existé!
LÉONARDA. As-tu Serré le panier?
CHRisïiNA. 11 est dans la cuisine, couvert d'un torchon, pour le cacher.
(Un étudiant appelle du dehors, et sans attendre qu'on lui reponde il entre.
LÉONAKDA. Christiiia, vois qui appelle!
l'étudiant. Mesdames, je suis un pauvre étudiant.
CHRisTiNA. On voit de reste que vous êtes pauvre et étudiant; étudiant voire habit le dit, pauvre votre effronterie. C'est une chose incroyable, pas un pauvre n'attend qu'on lui donne l'aumône à la porte, et ils entrent dans les maisons et jusque dans le dernier recoin sans prendre garde s'ils réveillent ou non quelqu'un qui dort.
l'étudiant. J'attendais une réponse plus aimable de votre bonne grâce, d'autant plus que je ne demandais ni ne cherchais une aumône, mais seulement une écurie ou un grenier pour me défendre cette nuit des inclémences du ciel qui me paraît très -menaçant.
' LÉONARDA. Et d'où êtcs-vous, mou cher?
l'étudlunt. De Salamanque, madame; j'allais à Rome avec un oncle qui mourut en chemin au cœur de la France. Me trouvant seul, je me déterminai à revenir dans mon pays. Les laquais ou les compagnons de Roque Guinarde en Catalogne me dévalisèrent, parce qu'il était absent. S'il avait été là il n'aurait pas permis qu'on me fît cette offense, car il est très- courtois, sage, et outre cela hospitalier. La nuit m'a pris à la porte de votre respectable maison; je la juge ainsi et j'y cherciie le soulagement de mon infortune.
LÉONARDA. Eu vérité, Christina , cet étudiant m'inspire de la pitié. •
christina. Et à moi il me déchire le cœur. Gardons-le à la maison cette nuit ; des miettes du gâteau on peut nourrir un oiseau. Je veux dire que dans les restes du panier il y aura de quoi apaiser sa faim, et même il m'aidera à plumer la volaille.
LÉONARDA. Mais commcnt veux -tu, Christina, que nous gardions à la maison un témoin de nos légèretés ?
GHiusTiNA. Il a la mine d'avoir plusieurs cordes à son arc. Venez ici, ami; savez- vous plumer?
L'ÉTUDiAiNT. Comment, si je sais plumer ?
cHRisTiNA. Oui, deux ou trois paires de chapons !
l'étudiant. Ce que je puis répondre, c'est que par la grâce de Dieu j'ai le grade de bachelier de Salamanque.
LÉONARDA. Alors VOUS savcz plumer non-seulement des chapons, mais des oies et des outardes; et sur tout cela savezvous garder le secret ? Si par hasard on vous interrogeait sur ce que vous avez vu ou entena.. 'J
l'étudiant. On peut tuer devant moi autant que les bouchers dans l'abattoir, je n'ouvrirai pas les lèvres pour dire une seule parole.
CHRisTiNA. Eh bien 1 cousez-vous la bouche et entrez avec nous. Vous verrez des mystères, vous mangerez des merveilles, et vous pourrez prendre dans le grenier à paille tout l'espace qu'il vous faudra pour votre lit.
l'étudiant. Sept pieds me suffiront. Je ne suis ni avide ni gourmand.
(Entrent le sacristain Reponce et le barbier.)
LE SACRISTAIN. Salut aux automédons, aux guides du char de notre goût, aux lumières de nos ténèbres, aux deux réciproques volontés qui servent de bases et de colonnes à l'amoureuse fabrique de nos désirs.
LÉONARDA. Je uo lui counais que ce défaut. Mon cher Heponce , par ta vie I parle à la moderne, de manière à ce que je t'entende, et ne monte pas là où je ne saurais t'atteindre.
LE BARBIER. Ce que j'ai de bon, moi, c'est que je parle de plain-pied comme une semelle de soulier, pain pour vin, vin pour pain, comme on dit.
LE SACRISTAIN. Oui, iiiais quelle dilîérence entre un sacristain lettré et un praticien empirique 1
iG4 THEATRE DE MICHEL CERVANTES.
ciiRisTiNA. Pour ce que j'ai à faire de mon barbier il sait autant do latin et môme plus que n'en sut Antonio de Nébrija. Ne disputons pas sur les sciences ni sur les manières de parler. Chacun parle sinon comme il doit, au moins comme il peut. Entrons, et la main à l'ouvrago, car il y a beaucoup à faire.
l'étudiant. Et beaucoup à plumer.
LE SACRISTAIN. Qucl cst 06 brave homme ?
LÉONARDA. Un pauvre étudiant de Salamanque qui demande un abri pour cette nuit.
LE SACRISTAIN. Je lui donnerai une couple de réaux pour son souper et pour son coucher, et que Dieu l'accompagne.
l'étudiant. Seigneur sacristain, je reçois en vous remerciant la faveur et l'aumône, mais je suis muet et en outre plumeur comme Ta voulu cette demoiselle, dont je suis le convive, et je fais vœu de ne pas quitter cette maison de toute la nuit quand tout le monde l'ordonnerait. Fiez-vous à un homme de ma qualité qui se contente de coucher au grenier. Quant à vos chapons, que le Grand Turc les plume, que ces messieurs les mangent et qu'ils en crèvent!
LE BARBIER. Colui-ci paraît plus rufian que pauvre. Il a l'air de vouloir dévaliser la maison.
cHRiSTiNA. Le diable m'emporte s'il ne me plaît ainsi ! Allons, réglons ce qu'il y a à faire, le pauvre étudiant plumera et se taira comme à la messe.
l'étudiant. Et même comme à vêpres.
LE SACRISTAIN. L'étudlaut m'a fait peur. Je gagerais qu'il sait plus de latin que moi.
LÉONARDA. Dc 15 vieut sa gaillardise. Ne regrette pas pourtant ta charité. Elle est bonne à tout.
(Ils sortent tous.)
LxV CAVE DE SALAMANQUE. 2G5
Le théâtre change et représente une rue. (Pancracio et son compère Léoniso.)
LE COMPÈRE. J'ai bien vu tout de suite que la roue allait se briser. Il n'est pas de cocher qui ne soit entêté. S'il s'était détourné un peu, s'il avait évité ce fossé, nous serions déjà à deux lieues d'ici.
PxVNCRAcio. Moi j'aime bien mieux passer la nuit auprès de ma femme qu'à l'auberge, parce que ce soir je l'ai laissée presque mourante du chagrin de mon départ.
LE coMPiïRE. Brave femme ! le ciel vous a favorisé, compère, remerciez-le.
PANCRACIO. Je le remercie comme je le peux et non comme je le dois. Il n'y a ni Lucrèce ni Porcia qui égalent ma femme. L'honnêteté et la modestie ont établi en elle leur séjour.
LE COMPÈRE. Si la mienne n'était pas jalouse, je n'aurais rien à désirer. Ma maison est ici près. Prenez par ici, compère, et vous serez bientôt chez vous. Nous nous verrons demain. Il ne manquera pas de voitures pour le voyage. Adieu I
(Ils sortent. — Ctiangement de scène.)
• Le salon de la maison de Pancracio.
(Entrent le sacristain et le barbier avec leurs guitares; Lconarda, Cliristina et l'étudiant. Le sacristain a sa soutane relevée autour du corps, il danse en grattant sa guitare, et h chaque pas il dit les paroles qui suivent :)
LE SACRISTAIN. JoHe uuit, joH moment, joli souper, joli amour !
cHRisTiNA. Seigneur sacristain, ce n'est pas le temps de
danser. Donnez vos ordres pour le souper et pour le reste, et laissez les danses pour un meilleur moment.
LE SACRISTAIN, dansant. Jolie uuit, jolî moment, joli souper!
LÉONARDA. Laisse-io, Christina, j'aime à voir son agilité !
(Pancracio appelle à la porte.)
PANCRAcio. Dormeuses, n'entendez -vous pas? Comment! de si bonne heure, tenez-vous la porte fermée? Les précautions de ma Léonarda ont dû passer par là.
LÉONARDA. Ah 1 mailioureuse ! A la voix et aux coups qu'il frappe j'ai reconnu mon mari. Il a dû lui arriver quelque chose puisqu'il revient. Messieurs, allez vous cacher dans le charbonnier, je veux dire dans le cabinet où est le charbon. Cours, Christina, emmène-les. Je retiendrai Pancracio à la porte , de manière à ce qu'il y ait temps pour tout.
l'étudiant. Vilaine nuit ! Cruel moment, mauvais souper et amour encore pire !
cumsTiNA. Beau calme, vraiment! Venez tous.
pancracio. Que diable est cela ? Comment ne m'ouvrezvous pas, marmottes ?
l'étudiant. Je ne veux pas courir la chance de ces messieurs. Qu'ils se cachent où ils voudront, je retourne à mon grenier à paille; si on m'y trouve, il vaut mieux jouer le rôle de pauvre que celui de galant.
christina. Marchez, la maison s'écroule sous les coups.
LE sacristain. J'ai rame entre les dents.
le barbier. Et moi dans les talons.
(Ils sortent tous et Léonarda se met ù la fenêtre.)
LÉONARDA. Qui est là? Qui appelle ?
PANCRACIO, ^u dehors. Jo suis ton mari, ma Léonarda, ouvremoi ; il y a une heure que je romps cette porte à force de coups.
LÉONARDA. A la voix il me semble en effet que j'entends mon mari; mais la voix d'an coq ressemble si bien à la voix d'un autre coq que je ne suis pas rassurée.
PANCRAcio. 0 circonspection inouïe d'une femme prudente! Je suis, ô ma vie! ton mari Pancracio. Ouvre-moi en toute sûreté.
LÉONARDA. Approchez,je le verrai maintenant. Qu'ai -je fait quand il est parti ce soir?
PANCRACIO. Tu as soupiré, tu as pleuré et enfm tu t'es évanouie.
LÉONARDA. C'cst vrai. Mais avec tout cela, quelle marque ai-je sur l'une de mes épaules.
PANCRACIO. Sur la gauche, tu as un signe de la largeur d'un demi-réal avec trois petits cheveux d'or.
LÉONARDA. G'est vrai. Mais, comment s'appelle notre servante ?
PANCRACIO. Allons, folle! ne me tourmente pas. Elle s'appelle Ghristina : que veux- tu de plus ?
LÉONARDA. Chrlstlna î Ghristina ! Vous êtes mon mari. Ouvre- lui, petite.
GHRISTINA. J'y cours, senora, qu'il soit le bienvenu. Qu'est cela, cher maître de mon âme? Quel est ce retour si prompt ?
LÉONARDA, à Pancracio qui entre. Ah! Chor bieU-aimé ! PadeZ
bien vite. La crainte de quelque accident me fait trembler. PANCRACIO. Ce n'a rien été autre chose que le bris d'une roue de la voiture dans un fossé , et mon compère et moi nous nous sommes déterminés à revenir et à ne point passer la nuit dans les champs. Demain nous chercherons les moyens de repartir, puisque nous avons le temps. Mais quel est ce bruit ?
(Oa entend de très-loin la voix de l'étudiant qui dit :)
l'Étudiant. Ouvrez-moi, messieurs, j'étouffe !
PANCRAcio. Est-ce dans la maison ou dans la rue?
CHRisTiNA. Que je meure si ce n'est pas ce pauvre étudiant à qui j'ai donné asile pour cette nuit dans le grenier à paille !
PANCRACIO. Un étudiant dans ma maison ! et en mon absence f Mauvaise affaire; en vérité, madame, si je ne connaissais votre grande bonté j'aurais lieu d'être jaloux. Mais, va, Christina, ouvre-lui. Toute la paille doit lui être tombée sur le dos.
CHRISTINA. J'y cours.
(Elle sort.)
LÉONARDA. Scigneur, c'est un pauvre étudiant de Salamanque qui nous a suppliées de l'accueillir pour l'amour de Dieu, fût-ce môme dans le grenier. Vous connaissez mon faible; je ne sais rien refuser de ce qu'on me dem?nde. Nous l'avons enfermé. Mais le voici. Voyez dans quel état!
(L'étudiant entre avec Christina; ses cheveux, sa barbe et ses vêtements sont pleins de brins de paille.)
L'ÉTUDIANT. Si je u'avais pas eu si peur et si j'avais été moins scrupuleux, j'aurais esquivé le danger d'étouffer dans ce grenier, et j'aurais mieux soupe et couché dans un lit plus agréable et moins périlleux.
PAKCRAcio. Et qui donc, ami, vous aurait donné meilleur souper et meilleur lit?
L'ÉTUDIANT. Qui ? mou habileté; mais la crainte de la justice me lie les mains.
PANCRACIO. Votre habileté doit être dangereuse, puisque vous craignez la justice.
L'ÉTUDIANT. Si je pouvais mettre à profit, sans crainte de la sainte Inquisition, la science que j'ai apprise dans la cave de Salamanque, ville où je suis né , je sais que je souperais et que je resouperais aux frais de mes héritiers. En ce mo-
ment peut-être ne suis-pas loin d'user de mon savoir-faire, si toutefois ces dames veulent me garder le secret comme je l'ai gardé moi-même.
PANCRAGio. Ne vous inquiétcz pas d'elles, ami. Agissez à votre guise, je ferai en sorte qu'elles se taisent. Je désire vivement voir une de ces choses qui s'apprennent, dit-on, dans la fameuse cave de Salamanque.
l'étudiant. Serez-vous satisfait si je vous fais venir ici deux démons à figures humaines portant avec eux un panier plein de comestibles ?
LÉONARDA. Dcs démons dans ma maison, et en ma présence? Jésus! délivrez-moi de ce dont je ne puis me délivrer!
cHRiSTiNA, à part. Lc diable lui-même tient l'étudiant au corps. Plaise à Dieu que celte affaire aille à bon vent! Mon cœur tremble dans ma poitrine.
PANCRAGIO. C'est très-bien, si cela doit se passer sans danger et sans qu'on ait peur; je serai ravi de voir messieurs les démons et le panier de provisions. Je vous recommande seulement encore une fois que les figures ne nous fassent pas peur.
l'étudiant. Les démons prendront les visages du sacristain de la paroisse et d'un barbier de ses amis.
CHRisTiNA. Il dit cela pour le sacristain Reponce et pour maître Roque, le barbier de la maison. Je les plains d'être convertis en diables. Et dites-moi, camarade, scront-ce des diables baptisés ?
l'étudiant. La chose est nouvelle ! Où y a-t-il des diables baptisés? ou pourquoi baptiserait-on les diables? Il pourrait arriver pourtant qu'ils le fussent, car il n'y a pas de régie sans exception. Tirez-vous un peu à l'écart et vous verrez des merveilles.
LÉONAUDA, à paît. Ah! iTialhciireuse ! tout s'embrouille ! Nos fautes vont être découvertes. Je me meurs.
CHRisTiNA. Courage, madame, bon cœur rompt la mauvaise chance.
l'étudiant. 0 vous, malheureux ! qui avez trouvé dans le charbonnier un rempart contre votre disgrâce, sortez et apportez avec gentillesse sur votre dos le panier de comestibles. Ne me forcez pas à vous conjurer par des moyens plus durs. Sortez ! Qu'attendez-vous? Songez que si par hasard vous refusiez de paraître, ma nouvelle combinaison n'aurait pas de succès. Bien. Je sais comment il faut agir avec ces démons humains. Je vais entrer là dedans et leur débiter en tête-à-tête une si forte conjuration que je les ferai sortir en courant, quoique la nature de ces démons obéisse plutôt aux conseils qu'aux conjurations.
(L'étudiant sort.)
PANCRAcio. Je dis que si cela arrive comme il l'a dit, ce sera la chose la plus neuve et la plus rare que j'aie vue dans le monde.
LÉONARDA. Cela arrivera. Qui peut en douter? Voudrait-il nous tromper?
CHRiSTiNA. Il y a du bruit là dedans. Je parierais qu'il les attrape. Mais je le vois venir ici avec les deux démons qui portent le panier.
LÉONARDA. Jésus ! commo ces hommes de peine ressemblent au sacristain Reponce et au barbier de la petite place!
CHRisTiNA. Attention, madame ! là où il y a des démons il ne faut pas dire Jésus !
LE SACRISTAIN. Qu'cllo diso co qu'cUc voudra. Nous sommes comme les chiens du forgeron, qui dorment au bruit des coups de marteau Rien ne nous effraye, rien ne nous trouble.
LEONARDA. Faites que je puisse manger de ce qu'il y a dans ce panier s'ils nous en laissent!
l'étudiant. Je porterai votre santé et je commencerai par le vin. (il boit.) Il est bon. N'est-il pas d'Esquivias, seigneur diable?
LE SACRISTAIN. D'Esquivias, non; je jure...
l'étudiant. Tenez-vous, par votre vie ! et ne faites point un pas. Je n'aime pas les diables qui jurent. Démons! nous ne sommes pas venus ici pour tomber en péché mortel, mais pour passer une heure de bon temps, souper et nous en retourner en paix.
CHRisTiNA. Et ceux-là vont souper avec nous ?
l'étudiant. Les diables ne mangent pas.
le barbier. Si, parbleu! Il y en a qui mangent. Pas tous, mais nous sommes de ceux qui mangent.
cHRisTiNA. Ah! senora, laissez donc en repos ces pauvres diables! Puisqu'ils ont apporté le souper, ce serait peu courtois de les laisser partir mourant de faim. Ils m'ont l'air de diables très-honorables et irès-hommes de bien.
léonarda. Puisqu'ils ne nous effrayent pas et qu'ils amusent mon mari, laissez-les en repos.
PANCRAcio. Laissez-les. Je veux voir ce que je n'ai jamais vu.
le barbier. Que Notre- Seigneur vous récompense de la bonne œuvre !
CHRisTiNA. Ah ! qu'ils sont bien élevés ! Comme ils sont polis. Je ne craindrai plus si tous les diables sont comme eux ; bien plus, ils seront dorénavant mes amis.
LE sacristain. Ecoutcz, vous les aimerez tout à fait.
(Le sacristain joue de la guitare et chante. Le barbier l'accompagne en chantant seulement le dernier vers.)
« Écoutez, vous qui savez peu de chose, que je vous dise franchement tout ce que renferme de bien...
LE BARBIER, achevant le refrain. « La Cave de SalamanqUG.
LE SACRISTAIN. « Écoutez CG qu'a écrit sur ce caveau le bachelier Tudanca sur la peau d'une jeune cavale, sur la partie
qui confine à la croupe, louant par-dessus les nues
LE BARBIER, achevant. « La cavc de Salaïuanque. LE SACRISTAIN. « Là étudient les riches et ceux qui n'ont pas un sou, et l'esprit le plus manchot en sort sain et complet. Là siègent les professeurs sur des bancs goudronnés. Voilà l'échantillon des meubles que renferme ici... LE BARBIER. « La cavo de Salamanque.
LE SACRISTAIN. « Là deviennent discrets les Mores du bâton 1, et l'étudiant le plus grossier se métamorphose en savant. A ceux qui étudient dans ce caveau rien ne leur
manque. Vive pendant des siècles éternels
LE BARBIER. « La cavo de Salamanque.
LE SACRISTAIN. « Et si cclui qui nous conjure est par hasard de Lorenca, puisse-t-il y posséder mille vignes de raisin noir et de raisin blanc! Et au diable qui le dénoncerait, qu'on lui donne des coups de bâton et qu'il n'entre jamais dans.... LE BARBIER. (( La cavo do Salamanque. » GHRisTiNA. Les diablcs sont poètes.
LE BARBIER. Eu revauche les poètes sont des diables. PANCRAGio. Dites, seigneur, puisque les diables savent tout, où a-t-on inventé tous ces ballets, la Zarabanda, le Zambapalo, et le fameux pas du Nouvel Escarraman?
LE BARBIER. OÙ? daus l'eiifer I Là ils ont pris leur origine.
PANCRAGIO. Je le crois.
LÉONARDA. Eu Vérité, j'ai aussi mon grain de folie et le