‹ ThéatreChapitre 28 sur 40 · Los Moros de la palanca · texte numérisé non relu

Los Moros de la palanca

collier escarramanesquo ; mais par honnêteté et pour garder le décorum je n'ose le danser.

LE SACRISTAIN. Avcc quatre figures que je puis vous enseigner chaque jour, vous seriez au bout d'une semaine une danseuse unique, et déjà il s'en faut de bien peu.

l'étudiant. Tout ira bien; pour le moment allons souper, c'est l'important.

PANCRAcio. Allons, je veux vérifier si les diables mangent ou non, avec cent autres mille choses que l'on raconte d'eux. Pardieul ils ne sortiront pas de ma maison sans m'avoir appris tout ce qu'on apprend dans la cave de Salamanque.

TRAMPAGOS '

INTERMÈDE

(Entre Trampagos en habit de deuil, et avec lui Vademecum, son valet, portant deux épées d'escrime.)

TRAMPAGOS. Vademecuin !

VADEMECUM. SeigneuF !

TRAMPAGOS. Tu apportes les épées?

VADEMECUM. Oui.

TRAMPAGOS. C'est bien, montre et va-t'en. Apporte aussi le grand fauteuil et les deux autres sièges de la maison.

VADEMECUM. QucIs sîéges ? Y en a-t-il, par bonheur?

TRAMPAGOS. Apporte le vieux mortier, le bouclier et le banc du lit.

VADEMECUM. Impossible. Il lui manque un pied.

TRAMPAGOS. Est-co uu défaut ?

TRAMPAGOS. Uu grand.

(Il sort.)

TRAMPAGOS, avec un soupir. Ail Pericoual ma Pericona! Je suis resté, tu es partie, et, ce qu'ily a de pis, jene sais où tu es allée !

1. Le titre espagnol est : El Rufian viudo, llamado Trampagos»

Pour qui connaît ta vie, on peut croire pieusement que tu as une place à part; pourtant je ne me hasarde pas à l'assigner une place dans l'autre vie. Sans toi la mienne ressemblera à la mort. Pourquoi ne me suis-je pas trouvé à ton chevet quand tu as rendu l'âme, afin de la recueillir sur mes lèvres et de te presser contre mon sein! Misère humaine! Qui peut se fier à toi! Hier tu étais Péricona, aujourd'hui une froide poussière! comme dit un très-célèbre poète.

CHiQuizNAQUE. G'cst moi, Trampagos! Est-il possible que vous soyez assez votre ennemi pour ensevelir de la soFte le soleil de la hampe ? Assez gémir, assez soupirer, seigneur Trampagos. Changez vos larmes en aumônes, en messes et en prières pour la grande Péricona (que Dieu reçoive !) cela vaut mieux que des pleurs et des sanglots.

TRA.MPÀG0S. Vous avcz bavardé comme un théologien, seigneur Chiquiznaque; mais maintenant que j'ai dit ce que j'avais à dire, faisons un nouvel assaut.

CHIQUIZNAQUE. Sôigueur Trampagos, ce n'est pas le moment de faire assaut. Aujourd'hui que les compliments de condoléance pleuvent ou vont pleuvoir, devons -nous passer notre temps à nous attaquer ?

(Entre Vademecum avec une chaise délabrée.)

VADEMECUM. Bien ! par ma vie! qui ôte à mon maître ses poses et ses attitudes sous les armes, lui ôte des jours de sa vie.

TRAMPAGOS. Rctoume pour le mortier et pour le banc et n'oublie pas le bouclier.

VADEMECUM. J 'apporterai aussi la broche, la poOle et les plats.

(Vademecum sort.)

TRAMPAGOS. Nous ferraillerous avec quelques paroles, mais seulement en passant, car la douleur que me cause la mort de mon anse me lie les mains et engourdit tous mes sens.

TRAMPAGOS. 277

cHiQuizNAQUE. A quel âge est morte l'infortunée ? TRAMPAGOS. Pour ses amies et ses voisines elle avait trente-deux ans.

CHiQuizNAQUE. Elle était jeune.

TRAMPAGOS. Pour dire la vérité elle en avait cinquante-six. Mais elle savait si bien les cacher qu'elle faisait mon admiration. Oh l comme elle se teignait les cheveux ! Quelles boucles changées d'argent en orl II y aura quinze ans le six ' du mois prochain qu'elle fut mon amie, et pendant ce temps elle ne me fit avoir ni querelle ni coups de bâton. Quinze carêmes, si je compte bien, passèrent sur la pauvre fille depuis le jour où elle devint ma chère et reconnaissante maîtresse, pendant lesquelles tintèrent à ses oreilles trente sermons au moins, qui ne l'empêchèrent pas de demeurer fermée dans son affection pour moi, comme la roche immo . bile que battent les flots mouvants de la mer. Combien de fois sortant des plus grands périls, des prières et des supplications, inondée de sueur, la pauvrette me dit : « Plaise au ciel, mon Trampagos, que ce que je souffre ici pour toi, cher bien-aimé, vienne en décompte sur mes péchés ! »

cmQuizNAQUE. Beau triomphe 1 Exemple rare d'une constance immortelle ! On lui en aura tenu compte là-haut.

TRAMPAGOS. Qui pout OU doutcr ? Ses yeux ne versèrent pas une larme pendant les saintes oraisons, comme si son âme était formée de bois ou de caillou.

cHiQuizNAQUE. 0 femelle bien méritante, digne des louanges grecques et romaines. De quoi mourut-elle ?

TRAMPAGOS. De quoi ? de presque rien. Les médecins disaient qu'elle avait mal aux hypocondres et au foie et qu'elle pourrait vivre en buvant de l'eau de Tamaris, pourvu qu'elle en bût pendant soixante-dix ans.

cHiQuizNAQUE. N'en but-elle pas ?

ii;

TRÂMPAGos. Elle mourut.

CHiQuizNAQUE. Ce fut unc sotie. Si elle en avait 1)U jusqu'au jour du jugement, elle aurait vécu jusque-là! Le malheur, c'est qu'on ne l'a pas fait suer.

TRAMPAGOS. Elle a sué onze fois.

(Vademecum rentre avec les chaises.)

CHiQuizNAQUE. Et elle ne s'en est pas trouvé mieux? • TRAMPAGOS. Si fait! elle était toujours comme un jujubier vert, saine comme un poirier sauvage ou comme une pomme.

cHiQuizNAQUE. On m'a dit pourtant qu'elle avait certaines fontaines aux jambes et aux bras.

TRAMPAGOS. La mallieurcuse était un vrai jardin. Avec tout cela la terre dévore aujourd'hui en elle les chairs les plus blanches et les plus belles qu'enserrèrent jamais ses entrailles. Si ce n'était qu'U y a deux ans elle commença à avoir l'haleine moins pure, l'embrasser c'était embrasser un pot de basihc ou d'œillets.

CHiQuizNAQUE. G'est la carie ou la fluxion qui aura endommagé les perles do sa bouche, je veux dire ses dents.

TRAMPAGOS. Un matin elle s'éveilla sans elles 1

VADEMECUM. G'cst vrai, mais la cause c'est qu'elle s'était couché sans elles. J'en ai retrouvé cinq des petites, et des autres elle en avait caché douze dans la niche du chien.

TRAMPAGOS. Pourquoi te mêles-tu de cela, imbécile?

VADEMECUM. Je rend S hommage à la vérité.

TRAMPAGOS. Chiquizuaque, la feinte dont je t'ai parlé me revient à la mémoire, prends le fleuret et mets-toi en position de prime.

VADEMECUM. Laisscz là vos positions et suspendez l'assaut. Voici la Repulida, la Pizpita, la Mostrenca et le grand chef Juan Claros.

TRAMPAGOS. 279

TRAMPAGOS. Qu'ils soient cent mille fois les bienvenus !

(Entrent la Repulida, la Pizpita, la Mostrenca, Juan (Uaros.)

JUAN. Dieu conserve le seigneur Trampagos !

REPULIDA. Que le ciel change en lumières éblouissantes son obscurité!

PIZPITA. Puisse -je le dépouiller de cette enveloppe soucieuse et obscure !

MOSTRENCA. Jésus ! qucl fantôme de nuit! Otez-le d'ici!

VADEMECUM. C'cst uuc attitude qu'il se donne.

TRAMPAGOS. Suis-jc douc uu Polvphème, un anthropopliagc, un Troglodyte, un barbare Zoïle, un caïman, un Caraïbe, un mangeur de chair vive, pour être ainsi traité au moment d'une si grande disgrâce?

JUAN. Il a raison.

TRAMPAGOS. J'ai pcrdu une fille du Potose, le mur qui soutenait le lierre de mes fautes, l'arbre qui abritait mes douleurs !

JUAN. La Pericona était un puits d'or.

TRAMPAGOS. S'asseoir au tomber du jour et se trouver le lendemain avec soixante écus en monnaie, est-ce peu de chose ? J'ai perdu tout cela avec celle qui n'est plus que poussière !

REPULIDA. Je confesse mon péché, j'ai toujours porté envie à son activité incroyable. Je ne peux pas faire plus; je fais ce que je peux, mais non pas ce que je voudrais.

PIZPITA. Ne te chagrine pas; celui que Dieu aide vaut mieux que celui qui se lève matin; tu m'entends.

VADEMECUM. Le refrain arrive comme s'il sortait d'un moule. Que Dieu vous donne un tel rôve, folles que vous êtes!

MOSTRENCA. Nous sommcs ses créatures; Dieu n'abandonne pas les êtres qu'il a faits. Je vaux peu de chose, mais

enfin je dîne, je soupe, et mon homme est bien vêtu; une femme n'est pas laide quand elle a de l'entrain. Le diable seul est laid.

VADEMEGUM. La Mostreuca a raison, et elle l'aura plus encore si elle ajoute qu'elle est jeune et gentille.

cHiQuizNAQUE. Trauipagos ainsi velu me fait de la peine.

TRAMPAGos. J'ai mis ce manteau et j'ai converti mes deux yeux en alambic.

VADEMEGUM. Pour l'cau-dc-vie ?

TRAMPAGOS. Est-ce que je m'arrose autant que cela, petit malicieux?

VADEMEGUM. Il rendrait quinze points à quatre blanchisseuses du pont. Voyez s'il peut pleurer autre chose que de l'eau-de-vie!

JUAN. Le grand Trampagos devrait imposer silence à ses larmes sans fin et revenir au Sicut erat in principium, je veux dire à ses gais oublis. Qu'il prenne une femme qui lui ôte la mémoire; il est naturel que le vivant aille à table comme le mort va à la sépulture.

REPULiDA. C'est parler en Caton.

pizpiTA. Trampagos, je suis petite, mais j'ai une grande envie de te servir. Je n'ai pas d'amant et je possède quatrevingt-dix réaux.

REPULIDA. Moi cent; je suis bien faite et point paresseuse.

MOSTRENGA. Moi j'cu ai vingt- deux et encore vingt-quatre, et je ne suis point sotte.

REPULIDA. 0 mon Jésus 1 qu'est cela ? Contre moi la Pizpila et la Mostrenca? Vous voulez lutter avec moi, insecte, et toi, niaise !

pizpiTA. Par les os de mon aïeule dona Maria Bobales la peleuse de nèfles, je l'estime à l'égal d'un sou mauresque. A-t-on vu cet ange bête et bouffi qui veut se mettre audessus de nous autres !

TRÂMPÂGOS. 281

MOSTRENCA. Sur moi, non. Je ne porte pas de charge qui ne me plaise pas.

JUAN. Faites attention que je défends la Pizpita.

CHiQuizNAQUE. Sachez que la Repulida est sous les ailes de ma faveur.

vADEMEGUM. Ici fut Troie ! On va faire des copeaux! Les chevaliers du manche jaune sont en présence. Je le répète : Ici fut Troie !

REPULIDA. Chiquiznaque, je n'ai pas besoin de défenseur. Laisse-moi, je me vengerai moi-même en déchirant de mes mains pécheresses la figure de ce coing fiévreux.

JUAN. Repulida, respect au grand Juan Claros î

PIZPITA. Laissez-la venir, cette figure de pâte mal pétrie 1

(Entre un homme très-lroublé.)

l'homme. Juan Claros, la justice! la justice! L'alguazil de la justice vient par la rue en bas.

JUAN. Corps de mon père ! je ne m'arrête pas davantage ici,

TRAMPAGOS. Kcstez tous , quc personne ne s'effraye. Cet alguazil est mon ami. Il n'y a rien à craindre.

(Fausse sortie.)

l'homme. Il ne vient pas par ce côté.

CHiQuizNAQUE. L'âmc me tremble dans le corps parce que je suis banni.

TRAMPAGOS. Quaud même il viendrait il ne nous ferait pas de mal, c'est sûr; il ne peut pas crier parce qu'il est graissé.

VADEMECUM. Finisscz ce procès et que mon seigneur choisisse l'épouse qui lui convient le mieux.

REPULIDA. J'y consens.

pizpiTA. Moi aussi.

MOSTRENCA. Et moi.

VADEMECUM. Grâcc au ciel, à un si grand mal j'ai trouvé un grand remède.

TRAMPAGos. Cela m'ennuie, je choisis.

MOSTRENCA. Que Dleu te guide !

REPULiDA. Si tu t'ennuies, Trampagos, celle que tu choisiras s'ennuiera également.

TRAMPAGOS. Jc me suis trompé. Je choisis sans que cela m'ennuie.

MOSTRENCA. Diou to guidc !

TRAMPAGOS. Je dis que je choisis la Repulida.

JUAN. Chiquiznaque, qu'il la mange avec son pain.

CHiQuizNAQUE. Et même sans pain. Elle est savoureuse de toute façon.

REPULIDA. Je suis à toi.

pizpiTA. Es-tu heureuse!

MOSTRENCA. Pas si hcureusc. Ne lui porte pas envie. Trampagos n'est pas très-catholique; hier il enterrait la Pericona, aujourd'hui il l'a oubliée.

REPULIDA. Bien dit.

TRAMPAGOS. Prends ce manteau, Vademecum, et donne-le au père, et qu'il te prête dessus une douzaine de réaux.

VADEMECUM. Je crois que j'en ai quatorze.

TRAMPAGOS. Vite! vite! pars et rapporte six demi-htres du meilleur. Aie des ailes aux pieds!

VADEMECUM. Et aux épaules.

(Vademecum sort avec le manteau et laisse son maître en justaucorps.)

TRAMPAGOS. Pai'dieu ! si cela continue il faudra m'enterrer demain.

REPULIDA. Lumière de mes yeux qui t'appartiennent! combien tu es mieux dans ce costume que dans cet autre sombre et mélancolique.

(Entrent deux musiciens sans guitares.)

PREMIER MUSICIEN. Moi ct liioii Camarade nous accourons à l'odeur du vin.

TRÂMPAGOS. 183

TRAMPAGOS. Soycz les bienvenus. Et les guitares? PREMIER MUSICIEN. Noiis les avoiîs à ïa boutique. Que Yademecum aille les chercher.

DEUXIÈME MUSICIEN. Qu'il y aille, mais moi j'irai aussi.

(Passe un autre musicien.)

PREMIER MUSICIEN. Eh! passaut, dis-moi! entends-tu? S'il vient quelqu'un au logis qu'il m'attende un peu. Je n'ai qu'à boire un coup, à chanter deux chansons et je m'en vais. Le seigneur Trampagos paraît devoir prendre des armes de bon goût.

(Vademecum revient.)

VADEMEGUM. La jarre de vin est dans l'antichambre.

TRAMPAGOS. AppOPtC-la.

VADEMECUM. Il n'y a pas de verres.

TRAMPAGOS. Il y â uu autre vase qui n'a pas encore été étrenné. Apporte-le. Que le ciel te confonde ! tu suffirais à déshonorer un Dieu !

VADEMECUM. Calmcz-vous. Le verre ne manquera pas et même les verres de toute forme, dussions-nous boire dans celle de nos chapeaux !

(Entre un homme portant une chaîne sur son dos. Il regarde tout le monde et tous le regardent.)

REPULiDA. Jésus! cst-ce uue visiou? Qu'ost cela?N'est-cc pas Escarrauian? C'est lui, sans aucun doute. Escarrauian de mon ame, ouvre-moi tes bras, mes amours! colonne de la hampe !

TRAMPAGOS. 0 Escapramau , mon ami ! comment cela se peut-il ? es-tu une statue ? Romi»s le silence et parle à tes amis.

pizpiTA. Quel est ce costume et cette chaîne?... Es -tu par hasard un fantôme ? Je te touche, et tu es de chair et d'os.,

MosTRENCA. G cst lui, ma chère; quoiqu'il se taise, il ne saurait le nier.

ESGARRAMAN. Je suis Escarraman; écoutez avec altenlioa le court récit de ma longue histoire.

(Le. barbier revient avec deux guitares et en donne une à son compagnon.)

La galère fit côte en Barbarie, où la colère d'un juge m'avait envoyé pour ramer à tribord; je changeai d'esclavage et de sort. Je demeurai au pouvoir d'un Turc. Deux mois après je me sauvai, grâce au ciel , avec une galiote. Je recouvrai ma liberté, et aujourd'hui je m'appartiens. Je fis vœu et promesse inviolables de ne quitter ni mon vêtement ni ma chaîne jusqu'à ce que je les suspende aux saints murs d'un ermitage que dans ma contrée on appelle Saint-Millon de la Cogolla. Tel est le récit de mon étrange histoire, digne d'être conservée précieusement dans ma mémoire. La Mendez est-elle bien dans ses affaires ? Est-elle encore de ce monde?

JUAN. Elle est à son aise à Grenade.

cHiQuizNAQUE. Là-bas elle regrette encore son pauvre Escarraman!

ESGARRAMAN. Qu'a-t-on dit de moi en ce monde pendant que dans l'autre je trouvais ma disgrâce et ma grâce *?

MosTRENCA. Gcut mille choscs ; et les comédiens t'ont mis à la potence.

nzpiTA. Les drôles ont fait une fricassée de ta moelle et de tes os.

REPULiDA. Ils t'ont rendu célèbre: que veux-tu de plus?

cHiQuizNAQUE. Ou te chanto sur les places et dans les rues. On te danse sur les théâtres et dans les maisons. Tu as fourni plus de matière aux poètes que Troie au Tityre mantouan.

JUAN. On entend résonner ton nom dans les étables.

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