‹ ThéatreChapitre 34 sur 40 · ANALYSES · texte numérisé non relu

ANALYSES

LA

COMÉDIE EN TROIS JOURNÉES

Ocafia, laquais de don Antonio d'Almendarez, courtise une servante appelée Christina, et lui reproche de se laisser conter fleurette par le jeune et galant Quinonès, page de la maison.

— Quoi! répond la servante, suis-je femme à m'abandonner à un page? Suis-je d'un sang à me conduire ainsi? Ne tiens-je pas autant à mon nom de demoiselle que le Cid à celui de Campéador? Ne suis-je pas de la famille des Capochès d'Oviédo ?

— Une demoiselle doit être sage, dit le laquais , mais aussi le paraître, ce qui est encore plus.

1. Cette pièce est intitulée la Entretenida, comedia, et elle finit par ces vers, qui expliquent son titre :

... Acaba sm matrimonio La comedia entretenida.

Avant Cervantes, Dartolomc do Torrès Naliarro avait composé la Comedia himenea et Cepeda la Comedia metamorfosea et la Co' média salvage.

— Tu es un grand prêcheur, Ocafia, mais ta doctrine condamne tes projets amoureux.

— Mon amour, Cliristina, a pour but le mariage. 0 pages! vous êtes les faucons de ces servantes apprivoisées, les alguazilsdeleur châtiment, les furets de leurs garennes; vous enlevez la moitié de la crème de ce bienfait commun; vous vous régalez du brodequin étroit et de la pantoufle luisante, et vous riez de la mule dorée !

Les valets font place à leurs maîtres. Don Antonio d'Almendarez raconte à sa sœur Marcéla qu'il est amoureux d'une femme qu'il ne veut pas nommer et qu'il cherche partout sans pouvoir la trouver. Cette femme porte aussi le prénom de Marcéla. C'est sur cette homonymie que roule le quiproquo de la pièce. Un étudiant du nom de Cardenio aime la sœur de don Antonio. Mufioz , écuyer de la dame, lui donne le moyen de réussir auprès d'elle. Il lui raconte qu'un oncle de Marcéla, cavalier d'illustre lignage, habite Lima, et qu'il est riche comme on peut l'être au Pérou. Cet oncle a un fils, don Silvestre d'Almendarez, qui doit épouser sa cousine Marcéla. On l'attend par chaque navire; mais, s'il n'arrive pas avec celui qui vient aujourd'hui, Mufioz conseille à l'étudiant de se donner comme don Silvestre, ce qui l'introduira dans la maison.

— C'est bien! dit Cardenio; mais, si par hasard ce navire apporte une lettre de lui, que ferai-je ?

— Vous direz qu'après l'avoir écrite votre mère vous a contraint de partir malgré votre père. Cette brusque arrivée vous servira d'excuse pour n'avoir pas apporté de riches présents. Allez, je serai là pour vous renseigner et pour vous aider.

Cardenio envoie son valet Torrente chez don Antonio pour annoncer l'arrivée du Péruvien don Silvestre, cousin de Marcéla. Le valet raconte la terrible bourrasque essuyée

par le navire , la nécessité où l'on s'est vu d'alléger le bord en jetant à la mer, qui les a humés comme des œufs^, quatorze mille sacs d'or pur. Les vœux et les prières des passagers montaient vers le ciel plus épais que les nues. Don Silvestre fit vœu, pendant la tempête, d'aller pieds nus en pèlerinage à Rome si Dieu le sauvait. Enfin nous touchâmes la terre nus et dépouillés, ne rapportant rien autre chose qu'une perruche à qui il ne manque que la parole.

— Dans quels parages eut lieu le naufrage? demande don Antonio.

— Je ne sais, car je dormais à ee moment.

— Cela ne m'étonne pas; la peur provoque quelquefois des sommeils profonds.

Torrente annonce que son maître veut repartir le soir même, à pied, pour Rome, afin d'y accomplir son vœu. Il supplie don Antonio de le retenir. Quant à moi , seigneur, j'ai la plante des pieds très-sensible et toute clouée de cors très-durs, produits par un si long voyage.

L'étudiant arrive à la suite du récit de son valet , et don Antonio l'emmène chez lui pour le présenter à sa sœur Marcéla.

Marcéla accueille avec empressement son prétendu cousin, et voilà l'étudiant installé dans la maison. Torrente fait les doux yeux à la servante Ghristina, et redouble les tourments jaloux du pauvre Ocafia.

— Petite, tu es de la maison? demande le valet de Cardenio en se donnant de grands airs.

— Non, je suis de la rae.

— Ce n'est pas vrai; tu as une taille de palais. Tu sers ici?

— J'y suis servie.

— La réponse est piquante.

— Ton nom ?

— Christina.

— Il est joli ! Je suis, tel que vous me voyez, un créole péruvien, quoique je tire un peu sur le Bourguignon.

— 0 traître de pèlerin! murmure Ocafia entre ses dents; comme il. la regarde! ô la perfide! comme elle lui donne de la sauce pour exciter son appétit !

Le quiproquo de deux femmes portant le nom de Marcéla commence à se dessiner ici. Un don Ambrosio vient chercher querelle au faux Péruvien, et, après avoir vu la sœur de don Antonio, il reconnaît son erreur et s'excuse; mais il se trouve être le rival de don Antonio auprès de l'autre Marcéla, que chacun d'eux cherche de son côté.

Don Francisco, l'ami d'Antonio, accourt tout joyeux en sortant de l'église de San-Géronimo; un homme lui a donné la main ; cet homme était le frère de Marcéla Osorio, la belle introuvable que don Antonio clierche en tous lieux, l'homonyme de sa sœur. Don Francisco lui apprend que la belle a été placée par son frère dans le couvent de Santa-Gruz, et qu'il est tout disposé à l'en retirer pour la lui donner en mariage.

Cependant le vérilable don Silvestre Almendarez, le prétendu de Marcéla, sa cousine, arrive tout de bon du Pérou. Il n'a pas trop grande envie de se marier; mais pourtant il veut voir sa cousine, et il se dispose à l'attendre dans la rue, à la porte de sa maison. Puisque c'est aujourd'hui fôte, elle sortira pour aller à la messe. Marcéla sort en effet avec sa suivante Dorothée, toutes deux enveloppées dans leurs mantes, suivies du page Quinones , portant un coussin pour l'église, et accompagnées de l'écuyer Muiioz, qui donne la main à Marcéla. Les deux femmes causent ensemble eu passant, et don Silvestre les écoute.

— Don Silvestre est-il à la maison? demande Marcéla.

— - Oui, madame, répond Dorothée; il est encore couché.

— On fait vraiment trop de fête à mon cousin. Dorothée as -tu mes heures?

— Oui, madame.

— Le cœur me dit que le sermon durera aujourd'hui trois heures. Je Técouterai de façon à ce qu'il m'ennuie le moins possible.

Les femmes passent et entrent à l'église.

— C'est là ma cousine, je la reconnais d'après son portrait , dit le Péruvien. Mais quel est donc ce cousin, nommé comme moi don Silvestre, qui est couché dans la maison et à qui on fait tant de fête ? Qu'en penses-tu, Clavijo ?

— Je ne sais; mais voici le valet qui revient; nous allons tout savoir par lui.

Mufioz revient en effet de l'église où il a été conduire sa maîtresse.

— Dites-nous, lui demande le serviteur de don Silvestre , quelle est cette dame que vous conduisiez tout à l'heure ?

— Où?

— A l'église de Saint-Sébastien.

— C'est Marcéla d'Almendarez, la femme la plus aimable et la plus honnête qu'il y ait dans la ville. Son frère est don Antonio d'Almendarez. Il a aux Indes un frère de son père riche à miracle; le fils de ce richard est chez nous se prélassant et attendant que le Saint-Père lui envoie de Rome une dispense pour épouser sa cousine.

— Et il se nomme...?

— Don Silvestre d'Almendarez; il est de Lima; il nous est arrivé pour ainsi dire en chemise, parce que, pendant une grande tempête, il fut contraint de jeter à la mer deux mille valises pleines de sacs d'or et d'argent fins. Son valet vient de ce côté et peut vous conter l'aventure; il a été présent à toute cette affaire à son grand déplaisir.

Un messager qui distribue les lettres dans la ville s'adresse

à ceux, qu'il trouve là et leur demande s'ils peuvent lui dire où demeure un certain don Alonzo d'Almendarez, car il apporte des lettres venant de Rome.

— Combien le port?

— Un écu.

— Dis au majordome de la maison qu'il les reçoive et les paye.

Don Silvestre fait causer Torrente sur les incidents de son voyage.

— C'est dans la Bermude que vous avez dû naufrager; il y a toujours par là des ouragans dangereux.

■— Si dangereux, monsieur, que nous fîmes le vœu d'aller en pèlerinage à Rome, moi et mon maître , don Silvestre. Je tiens pour insensé celui qui monte un cheval aquatique quand il y en a de terrestres.

— Et le canal de Baliama, l'avez- vous passé sans accidents ?

— En fait de canal, monsieur, je ne connais que celui par lequel Bacchus verse ses douces liqueurs.

— Si jamais vous demandez un emploi de pilote , je vous donnerai mon vote sans difficulté.

Don Ambrosio reparaît avec Antonio d'Almendarez et lui fait .part de sa joie. Il vient de recevoir une lettre de sa Marcéla, qui lui promet de l'épouser.

— Connaissez-vous son écriture ?

— Sans aucun doute.

— • Je sais pourtant que son père la marie à un autre. Il va vous le dire lui-même, car le voici.

Survient en effet Pedro Osorio, et don Ambrosio sort pour l'éviter.

— Je vous donnerai ma fille, dit don Pedro à don Antonio d'Almendarez, une fille bien née, belle et vertueuse, et avec elle deux mille ducats de rente.

— Seigneur don Pedro, répond don Antonio, je suis trèshonorc de votre don; mais votre fille a déjà choisi un époux^ et c'est l'homme que vous venez de voir sortir d'ici.

— Ma fille Marcéla ?

— Oui.

— Triste et malheureux père ! comment cela se peut-il?

— Elle lui a écrit de sa main une lettre en témoignage de son amour.

— Cette lettre peut être fausse.

— Je ne le crois pas.

— Pourquoi vous l'a-t-il montrée ?

— La joie trouble la raison.

— 0 filles désobéissantes dont le caprice devance les années, que le ciel vous détruise et vous maudisse !

Le vieillard s'en va désespéré. L'ami de don Antonio lui fait entrevoir que la lettre pourrait bien n'avoir pas été écrite par la fille de don Pedro Osorio.

— Quand il en serait ainsi, répond Antonio, l'honneur de Marcéla n'en serait pas moins atteint. Une pareille femme n'est pas pour moi.

Le véritable don Silvestre va trouver l'étudiant Cardenio chez Marcéla, qui le croit toujours son prétendu.

— Êtes- vous don Silvestre d'Almendarez ?

— Je suis gentilhomme. Que me voulez- vous ?

— Je suis, monsieur, grand ami de votre père. Le mien m'écrit qu'il vous a remis pour moi dix mille piastres d'Amérique, et ma mère quatorze mille.

— C'est vrai, monsieur, j'ai reçu cet argent; mais la mer....

— On m'envoie aussi, par vos mains, le portrait de votre cousine...

— La mer Ta aussi englouti, répond le valet de Cardenio.

— Votre Grâce a sans doute un autre frère ?

— Oui, monsieur.

— Gomment se nomme-t-il?

— Don Juan.

— Quel âge ?

Gardenio ne répond plus. Se tournant vers don Antonio et vers Marcéla, don Silvestre dit :

— Seigneur don Antonio, c'est moi qui suis votre véritable cousin. Mes papiers et le portrait de Marcéla témoigneront contre le mensonge qu'on vous a fait.

Gardenio, confondu, avoue sa faute et la rejette sur le compte de l'amour, et on la lui pardonne. Antonio annonce alors à don Silvestre que les dispenses de Rome n'ont pu lui être accordées.

— Hélas ! s'écrie la servante Ghristina, on ne pourra donc jamais faire un mariage dans cette maison?

— Il y en aura un, répond le laquais Ocafia, si tu consens à m'épouser.

— J'épouserai Quinones, s'il le veut.

— Je ne le veux pas, répond le page.

— Alors prends-moi, Ocafia.

— Je ne veux pas des restes d'un page. Ainsi personne ne se marie. Je demande que tout le monde ici témoigne que la Comédie amusante finit sans mariage.

On reconnaît facilement que cette comédie n'est pas dans la manière habituelle de Cervantes. La complication des incidents et la façon dont ils sont enchevêtrés et développés rappellent tout à fait le genre de Lope de Vega.

LA

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