L'ÉLECTION
DES ALGADES DE DAGANZO
INTERMÈDE
Le bachelier Pesufia, les rigidors Panduro et Algarrova et le greffier Estornado sont assemblés en conseil pour la nomination des alcades de la ville dé Daganzo.
Le greffier rappelle aux assistants l'objet de leur réunion. Il y a quatre prétendants pour la vara, Juan Berrocal, Francisco de Humillos, Miguel Jarrete et Pedro de la Plana, qui tous peuvent gouverner non-seulement Daganzo , mais même la ville de Rome. On vient à disputer sur le mérite de chacun. Algarrova raconte que dînant chez lui, Berrocal a goûté du vin et déclaré qu'il avait un goût de bois, de cuir et de fer. On vida la jarre et on trouva au fond un petit morceau de bois d'où pendait une clef attachée avec un morceau de cuir.
— 0 rare habileté 1 dit le greffier, ô rare génie ! Un homme pareil peut bien gouverner et administrer un pays t
Les titres de Miguel Jarrete, autre concurrent, c'est qu'il est très-fort sur le tir à l'arbalète.
Que dire de Francisco de Huraillos ? Il raccommode un
soulier comme un taiUeur. Quant à Pedro Plana, il a une mémoire extraordinaire. II sait par cœur tous les couplets de l'ancienne romance du fameux Chien d'Alva, sans manquer un mot.
On décide qu'on soumettra les prétendants à un examen.
— Savez-vous lire, seigneur Humillos?
— Non, certainement. Dans ma famille il n'y a personne assez sot pour apprendre ces chimères qui conduisent les hommes au brasier. Je sais d'autres choses Ijien plus avantageuses.
— Quelles sont-elles ?
— Je sais de mémoire mes quatre oraisons et je les récite chaque semaine quatre ou cinq fois.
— Et avec cela vous pensez être alcade?
Le seigneur Jarrete sait un peu lire, quoique très-peu. Il sait encore conduire une charrue et marquer au fer, en trois heures, quatre paires de jeunes taureaux sauvages. Il est sain de ses membres et n'a ni surdité, ni cataracte, ni toux, ni rhume. Il est vieux chrétien et tire de l'arc comme un Tullius.
Berrocal a toute son habileté dans sa langue et dans son gosier. Il n'y a pas de connaisseur en vins qui l'égale.
Quant à Pedro Plana, s'il était nommé alcade il n'aurait pas une vara aussi mince que les autres alcades ont coutume de la porter; il la ferait en bois de chêne ou de rouvre, grosse de deux doigts, de peur qu'elle ne pliât sous le poids d'une bourse de ducats ou sous celui des promesses qui pèsent comme du plomb.
On fait entrer des gitanos et des gitanas avec des guitares. On chante une romance et on danse selon l'usage, et on remet l'élection au lendemain. Cet intermède ne se compose pas d'autre chose.
COMÉDIE EN CINQ JOURNÉES
Auielio est parmi les captifs espagnols qui gémissent dans les bagnes d'Alger. Il souffre également des mauvais traitements des Infidèles et de l'amour qu'il ressent pour la belle Silvia, chrétienne et Espagnole comme lui, qu'il venait d'épouser quand fut prise la galère qui le portait. Son corps est parmi les Maures et son âme au pouvoir de l'Amour.
Que mi cuerpo esta entre Moros, Y el aima en poder de Amor.
Zara, la femme de Yousouf, le maître d'Aurelio, est de son côté éprise d'une folle passion pour le beau captif, à qui elle dévoile ses sentiments. Comme il résiste, objectant le péril qu'elle pourrait courir à cause de son mari et de sa religion, Zara répond que Mahomet n'est plus son seigneur puisqu'elle est la servante de l'Amour. Poussée à bout par la résistance obstinée d'Aurelio, elle le quitte en le menaçant de sa vengeance. Au milieu de ces captifs condamnés aux travaux du bagne, Cervantes s'est mis lui-même en scène, ou du moins il a donné à l'un de ses personnages son nom de Saavedra. C'est dans la bouche de Saavedra qu'il a placé une éloquente supiiiique au roi Philippe II pour le rachat des chrétiens :
« — Si le sort favorable me permettait de m'agenoiiiller devant le roi, ma langue oserait lui dire : Grand seigneur dont la puissance impose son joug aux nations barbares, toi à qui les noirs Indiens payent le tribut de vasselage, que les outrages continuels de cette misérable ville réveillent le courage dans ton cœur! Son peuple est nombreux, mais sa force n'est pas grande ; il est mal armé et il n'a ni murs, ni forts, ni rochers pour le défendre. Si tes soldats paraissent, les Maures fuiront pour sauver leurs jours. Tu tiens les clefs de la dure prison où meurent quinze mille chrétiens. Tous, comme moi, le front prosterné à terre, et sous la menace de la torture, tous, puissant seigneur, te supplient de jeter sur eux un regard de miséricorde. Fais, bon roi, que ce qui fut commencé avec tant d'audace et de courage par ton père bien- aimé soit achevé par toi! La seule annonce de ton départ jettera l'épouvante parmi ces barbares et je prédis d'avance leur perte entière. Qui peut douter que le cœur royal ne soit attendri par les souffrances de tant de malheureux! Mais, hélas! comment osé-je parier de si bas à une si haute Majesté? La circonstance est là qui me sert d'excuse; je me tais pourtant de peur que mon discours ne déplaise, et d'ailleurs les Maures m'appellent au travail où je vais mourir ! »
Le maître d'Aurelio, Yousouf, a pris son esclave en amitié. Il l'introduit dans son harem, ce qui est commode pour développer l'action de la comédie, mais ce qui est peu, comme on sait, dans les usages musulmans. Yousouf raconte à Aurelio qu'il vient d'acheter une très-belle captive pour la somme de trois cents écus, que par crainte de sa femme Zara il a installé la demoiselle dans la maison d'un Turc; qu'elle est aussi honnête qu'elle est belle, et que, jusqu'à ce moment, il n'a rien pu obtenir de sa vertu ni par prières ni par menaces. H va l'amener dans sa maison et, comme c'est une
fille chrétienne; il compte sur l'éloquence d'Aurelio pour la décider à se rendre à ses désirs.
— Elle est Espagnole?
— Oui.
— Comment se nomme-t-elle ?
— Silvia.
— Silvia 1 une femme de ce nom était sur le navire où je fus capturé.
-- C'est elle-même. Fais ce que je t'ai dit, tu en seras récompensé, et, en attendant, je vais te faire ôter ta chaîne.
Ils se séparent, Yousouf enchanté, Aurelio dans un violent désespoir. C'est sa Silvia, c'est sa femme, celle qu'il aime plus que tout au monde ! Néanmoins, il rend grâces au ciel de l'avoir conservée vivante.
L'auteur nous conduit, en passant, au marché aux esclaves. On vient de mettre en vente deux jeunes enfants espagnols avec leur père et leur mère.
LE CRiEUR. Qui veut acheter les garçons, et le vieux et la ^ vieille? Ils sont en bon état. Donnez-moi cent écus pour celui-ci, et deux cents pour celui-là, sans cela on ne les aura pas.
JUAN. Qu'est-ce que cela, mère? Est-ce que par hasard ces Maures nous vendent?
LA MÈRE. Oui, mon fils, notre malheur va augmenter leurs richesses !
LE CRIEUR. Quelqu'un veut-il acheter ensemble la mère et l'enfant ?
LA MicRE. 0 terrible extrémité, plus amère que la mort I LE PÈRE. Apaisez -vous; si Dieu a ordonné qu'il en fût
ainsi, il sait pourquoi il l'a fait.
LA MÈRE. Ces enfants me mettent en peine ; je ne sais ce
qu'ils vont devenir I
LE PÈRE. Laissez accomplir les décrets du ciel. UN MARCHAND. Combien doiine-t- OH de celui-là, dites? LE CRiEUR. Cent deux écus.
LE MARCHAND. L'aura-t-on pour ceat dix?
LE CRIEUR. Non, si vous n'enchérissez pas.
LE MARCHAND. Est-il Saiu ?
LE CRIEUR. Oui. (n lui ouvre la bouche.) I
LE MARCHAND. Ouvrc, n'aie pas peur.
JUAN. Ne me l'arrachez pas, seigneur, elle tombera d'ellemême.
LE MARCHAND. Il croit quc je veux lui arracher une dent.
luAN. Arrêtez, seigneur, elle ne me fait pas mal, arrêtez, je me meurs.
AÏDAR. De celui-là combien donne-t-on?
LE CRIEUR. Deux ccuts écus.
AÏDAR. Et à quel prix montera-t-il?
LE CRIEUR. On en veut trois cents.
AÏDAR, à l'enfant. Si jc t'achètc, scras-tu bien gentil?
FRANCISCO. Oui, si voulez m'acheter.
LE MARCHAND. J'en donuc cent trente écus.
LE CRIEUR. Prenez-le et payez.
LE MARCHAND. Jc VOUS payerai chez moi.
LA MÈRE. Mon cœur éclate.
LE MARCHAND. Ami, achète l'autre.Viens, enfant, te reposer, i
JUAN. Je ne dois pas laisser ma mère pour aller avec un étranger.
LA MÈRE. Va, mon fils, tu n'appartiens plus qu'à celui qui
l'a acheté.
JUAN. Ahl mère, vous m'abandonnez !
LA MÈRE. Dieu 1 que tu es cruel 1 LE MARCHAND. AUons, gurçoH, vicns uvcc luoi.
JUAN. Frère, partons-nous ensemble?
FRANCISCO. Je ne puis ; je n'en suis pas le maître. Que le ciel te protège !
LA MÈRE. 0 mon bien et ma joie, souviens-toi de Dieu!
JUAN. Où m'emmène-t-on sans vous, mon père et ma mère?
LA MÈRE. Seigneur, permetlrez-vous que je parle un moment à mon fils ? Donnez - moi cette légère satisfaction, puisque ensuite ma douleur doit être éternelle.
LE MARCHAND. Parlc-lui tant que tu voudras, puisque ce sera la dernière fois.
LA MÈRE. C'est la première que je me vois dans une telle perplexité l
JUAN. Retiens-moi, ma mère, je ne sais où je vais.
LA MÈRE. Le bonheur s'est éloigné de toi, mon rils,depuis le jour où je te mis au monde. Le ciel s'est obscurci, les éléments se sont troublés, la mer et les vents se sont unis pour mon désespoir. Tu ne connais pas le malheur, quoique tu sois sa proie, et c'est un bonheur pour toi de ne pas le connaître. Ce dont je te prie, chère âme, puisque je ne puis plus le voir, c'est de ne jamais oublier de réciter l'Ave Maria, Cette reine de bonté, pleine de grâces et de vertu, brisera ta chaîne et te rendra ta liberté.
AÏDAR. Voyez, la méchante chrétienne, quels conseils elle donne à son fils ! Tu veux donc qu'il reste dans l'erreur comme toi, malheureuse?
JUAN. Mère! c'est donc vrai que vous m'avez abandonné, puisque ces Maures m'emmènent ?
LA MÈRE. Ils enlèvent tout mon bien avec toi.
JUAN. Ils me font peur.
LA MÈRE. J'ai bien plus peur do te voir partir avec eux, car lu ne le souviendras plus de Dieu, ni de loi, ni de moi.
Que peut-on attendre de ton jeune âge et parmi ces gens iniques enclins à la fourberie ?
LE CRIEUR. Tais-toi, vieille! mauvaise pièce! si tu ne veux pas que ta tête paye pour la langue. Et cet autre garçon, qui est plus beau et plus gentil que son frère, le prenezvous?
AÏDOR. Combien?
LE CRIEUR. Je vous l'ai dit : trois cents écus d'or.
AÏDAR. En voulez -vous deux cent cinquante'^
LE CRIEUR. C'est parler en l'air.
AÏDAR. Sa tournure gracieuse me plaît, et je donne les trois cents pour finir.
Cependant Yousouf a installé Silvia dans son harem.
— Je ne vous ai point achetée pour faire de vous une esclave, lui dit-il, mais la maîtresse de ce logis. Essuyez vos yeux, qui subjuguent tous ceux qu'ils regardent. Que ce voile ne recouvre plus votre beauté divine ; il ressemble à la neige qui cache la lumière du soleil. Tout le profit que je veux retirer de mon achat c'est de contempler votre visage. L'amour m'a fait l'esclave de mon esclave. Allons, Silvia, viens saluer ta maîtresse Zara.
— Quelle est cette esclave ? dit en entrant Zara, la femme de Yousouf.
— Elle est à moi, répond le Maure. Elle est aussi à vous, puisque je l'ai achetée.
— C'est une bonne acquisition, si elle est aussi honnête que belle. Son nom?
— On l'appelle Silvia.
— Est-elle fille ou mariée?
— Je suis mariée, madame.
— Comment cela se peut-il?
— Senora, il en est ainsi; ainsi le voulut ma destinée. Le
ciel m*a donné un mari non pour me rendre heureuse, mais pour nous perdre tous deux.
Restée seule avec la femme du Maure, Silvia apprend de sa bouche que Zara est amoureuse d'un chrétien, que ce chrétien est captif et appartient à Yousouf, qu'il est dans la maison, qu'il ne répond pas aux avances que lui fait Zara, enfin qu'il se nomme Anrelio ! Silvia cache son trouble et feint de ne pas le connaître. Elle accepte la mission de voir son compatriote et de lui parier pour Zara. Pour prix de son zèle on lui rendra la liberté. Une sorcière maure est chargée par la belle Zara de faire les incantations les plus terribles pour obliger Aurelio à l'aimer. La divinité infernale qu'elle évoque lui répond que ses efforts seront vains et qu'un cœur chrétien ne saurait être vaincu par des sorcelleries. Elle lui conseille d'appeler à son aide la Réussite et l'Occasion ; mais Aurelio résiste à tous leurs raisonnements. Les jeunes époux se revoient et parlent peu des amours de Yousouf et de Zara, comme on peut le deviner.
— Chère Silvia, le sort, pour adoucir mes malheurs, me donne la joie de te voir !
— Je suis heureuse, cher époux, de me trouver réunie à toi quand je commençais à perdre tout espoir. ^ *
Ils conviennent de donner le change à leurs maîtres et de leur laisser croire le plus longtemps possible qu'ils servent leurs intérêts.
On voit reparaître le petit Juan, qu'on a vu vendre au marché des esclaves dans un acte précédent et, cette fois, il porte un élégant habit mauresque. On lui a fait renier sa foi.
— Juan !
— Je me nomme Soliman. Si vous me contrariez, je le dirai à mon maître. On me menace parce que je me nomme Soliman 1 Nous verrons bien.
— Embrasse-moi, mon frère, lui dit Francisco.
-- Ton frère ? depuis quand ? Chassez d'ici ce chien et qu'il ne me touche pas!
— Frère, pourquoi changes-tu ma joie en pleurs?
— Quel sort plus beau que d'être Maure! reprend le petit Juan! vois ces galants habits que m'a donnés mon maître; j'en ai d'autres en brocart d'or encore plus riches et plus élégants. Comme le couscous est un mets délicieux! comme le pilaf est bon ! Si tu veux te faire Maure tu seras de mon avis. Suis mes conseils. Je vous laisse, car c'est un péché de parler avec des chrétiens !
— Oh ! que l'aumône est bien employée à racheter des enfants captifs, s'écrie Aurelio, quand la foi n'est pas encore enracinée dans leurs âmes ! En les rachetant on les tire de la perdition. Infâme secte de Mahomet, avec quelle facilité tu pervertis les cœurs simples !
Un autre épisode nous montre l'un des captifs chrétiens s'enfuyant du bagne d'Alger et cherchant à gagner à pied la ville d'Oran; ce captif, nommé Alvarez, se perd en route et va mourir de faim, lorsqu'il invoque la Vierge Marie. Un lion descend de la montagne et marche devant lui pour lui montrer le chemin d'Oran. Il rend grâces à Dieu et à la Vierge de leur miraculeuse protection. Cet épisode est sans doute la reproduction d'une histoire du temps.
Aurelio a un nouveau rendez-vous avec sa femme ; mais ils s'oublient dans le tête-à-tête et sont surpris par Yousouf et Zara au moment où Aurelio donne un baiser à Silvia. Ils sont perdus et livrés à la vengeance de maîtres jaloux et amoureux. Ils s'en tirent par un mauvais moyen de comédie fort employé depuis, en prétendant qu'on s'est mépris, qu' Aurelio remerciait Silvia d'une grande faveur qu'elle venait de lui accorder en promettant de faire une chose importante qu'avait demandée son maître.
La pièce, qui n'est composée que de scènes isolées, sans liaison aucune, finit par l'intervention du dey, qui renvoie les deux esclaves sur parole, moyennant deux mille ducats qu'ils s'engagent sous serment à lui payer dès qu'ils auront touché le sol de l'Espagne. Les autres captifs seront rachetés par le frère trinitaire Juan Gil et par Jorge d'Olivarès, père de la Merci, dont le navire vient d'entrer dans le port.
COMÉDIE EN TROIS JOURNÉES
Dans cette pièce, qui appartient à la collection de 1615, l'auteur traite de nouveau le sujet qu'il avait déjà traité dans la Vie d'Alger. Je rapproche les deux pièces à dessein. Les scènes épisodiques sont différentes; mais l'intrigue d amour entre Halima, Fernando, Gonstanza et Caurali est absolument la même que celle de la pièce précédente entre Zara, Aurelio, Yousouf et Silvia.
Caurali, capitaine d'Alger, fait une descente nocturne sur la côte d'Espagne avec une troupe de corsaires. Ils pillent une petite ville dont les habitants s'éveillent au bruit des coups de mousquet. Les bandits enfoncent les portes des maisons et vont cacher sur leurs galères tout le butin qu'ils peuvent saisir. Ils mettent le feu partout, enlèvent les jeunes il lies et chassent devant eux, à coups de fouet, les captifs enchaînés qu'ils vendront le lendemain dans les bazars algériens. On entend les cris des femmes éplorées; les enfants sont arracliés à leurs mères ; les vieillards sont maltraités et abandonnés comme une marchandise de peu de profit.
L'aube paraît enfin dans le ciel et les corsaires barbaresques quittent ce champ de carnage et se rembarquent
avec leurs esclaves et leur butin, de peur qu'un secours ne vienne aux chrétiens de la ville voisine et ne fasse payer cher aux mécréants leur facile victoire. Parmi les captives, les barbaresques ont emmené la belle Constanza, mariée depuis peu. Son mari, don Fernando, la cherche partout au milieu des ruines de sa ville et la pleure, la croyant morte. Ce tableau saisissant, qui a dû souvent se reproduire sur les plages espagnoles au temps de la piraterie africaine, forme le prologue de la comédie de Cervantes.
La scène change et nous transporte tout à coup à Alger.
■^ Holà I au travail, chrétiens I s'écrie le chef des gardiens du bagne. Que tout le monde sorte, les malades comme les biens portants. Hâtez-vous, car si j'entre là, mes mains vous donneront des jambes !
Deux captifs chrétiens, don Lope et Vibanco restent en scène avec la chaîne au pied. Ils ont échappé au travail pour aujourd'hui. Tout à coup on voit de la fenêtre d'une maison maure pendre un linge blanc au bout d'un bâton. Les captifs espagnols s'emparent de ce linge, qui contient onze écus d'or, et parmi ces écus un doublon, qui semble le Pater Noster obligé de ce rosaire :
Que parece necesario Pator Noster del Rosario.
— Cette pêche est divine, dit Vibanco, quoiqu'elle vienne de Mahomet.
Le bâton s'incline de nouveau. Cette fois il apporte un billet. Ce billet dit : « Mon père, qui est très-riche, eut pour esclave une chrétienne qui m'enseigna sa religion. Je sais les quatre oraisons, je sais lire et écrire. Cette lettre est de ma main. La chrétienne m'a appris que Léla Miriam, que
VOUS appelez la Vierge Marie, m'aimait beaucoup et voulait me prendre avec elle. Je suis belle et j'ai dans mes mains tous les trésors de mon père. Si tu veux, je te donnerai de quoi te racheter. Cherche comment tu pourras m'emmener dans ton pays où tu m'épouseras. Si tu ne m'aimes pas, tu seras quitte avec moi. Léla Miriam prendra soin de me trouver un mari. Tu pourras me répondre avec ce bâton quand le bagne sera vide d'habitants. Fais-moi savoir comment tu te nommes, quel est ton pays, et si tu es marié. Et ne te fie à aucun Maure ni à aucun renégat. Moi, je me nomme Zara. Que Dieu te garde l »
Un renégat nommé Hassan annonce aux captifs l'arrivée de Caurali et de son expédition sur la côte d'Espagne. Hassan est resté chrétien dans le fond de l'âme, et il lui tarde de pouvoir retourner dans son pays et à sa religion.
Le dey d'Alger vient recevoir les corsaires, qui débarquent avec leur prise. Ils amènent aussi vingt captifs parmi lesquels se trouve don Fernando, qui pleure toujours sa chère Constance, qu'il n'a pas revue depuis le pillage et l'incendie de leur ville.
Le dey questionne les prisonniers.
— Celui-ci est un pape? dit-il en montrant un sacristain.
— Non, seigneur, jejsuis un pauvre sacristain qui possède à peine un vêtement.
■— Comment te nomme-t-on ?
— Tristan.
— Ton pays?
— • Mollorido, un bourg enseveli au fond de la vieille Castille.
— Quel est ton métier?
— Sonneur. Je suis un musicien du ciel, comme vous pouvez le voir.
— Joues-tu de la flûte ou du larigot?
— Je sonne le ding dongà toute heure du jour.
— Vous appelez cela des cloches ?
— Oui, seigneur.
— Tu ne sais pas ramer?
-— Non, mon seigneur.
— Tu garderas le bétail.
— Notez que je suis très- frileux en hiver, et qu'en été Je ne puis supporter la chaleur.
— Ce chrétien est bouffon,
Hassan, qui a toujours conservé au fond du cœur la foi chrétienne, que les menaces de ses maîtres l'ont forcé de renier publiquement, se prend de dispute avec Yousouf , un autre renégat, et il le poignarde. Yousouf accuse Hassan d'être retourné au christianisme; Hassan confesse hardiment sa foi. Le cadi ordonne de le mettre à la torture.
— levais mourir en chrétien ! s'écrie Hassan. Vous tous, apprenèz-le à l'Espagne, si vous parvenez à revoir votre pays !
— Coupez la langue de ce chien, dit le cadi, et qu'il meure î Quant à l'autre, portez-le chez moi et qu'on tâche de le rappeler à la vie !
Telle est la matière de la première journée du Bagne d'Alger. Elle est, comme on le voit, très-accidentée et pleine de couleur et de mouvement. La seconde s'ouvre dans le harem durais Caurali. Haîima, la femme du raïs, cause amicalement avec dona Constanza et lui demande comment elle se trouve de sa captivité. Constanza se félicite d'être tombée en partage à une aussi clémente maîtresse. Survient le corsaire Caurali, amenant avec lui son esclave don Fernando, qu'il présente à sa femme, absolument comme si les usages musulmans n'interdisaient pas à un homme l'entrée de ce harem facile. Constanza et don Fernando, mis ainsi en présence, se reconnaissent et cachent soigneusement la joie qu'ils éprouvent
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en se retrouvant, quand tous deux ils se croyaient perdus. Caurali, éperdument épris de sa belle esclave, prétend que don Fernando, son compatriote, lui parle en sa faveur. Zara, la jeune fille aux onze écus d'or, celle qui veut fuir avec un chrétien la maison de son père, vient faire visite à Halima, et le corsaire les laisse ensemble pour retourner auprès du dey, qui veut l'envoyer de nouveau en course sur la mer. Zara annonce que le pauvre renégat Hassan vient d'être empalé par ordre du cadi. Elle l'a vu mourir si content qu'elle a cru qu'il ne mourait pas. Halima retient don Fernando, qui voulait aussi se retirer.
— Ne crains rien, lui dit-elle, un chrétien ne peut inspirer de jalousie à un Maure.
— Chrétien, demande Zara, y a-t-il dans ton pays des gens qui promettent et qui ne tiennent pas leur parole ?
■— Quelque vilain, peut-être.
— Quoiqu'il ait donné cette parole à l'insu de tout le monde?
— Quand le ciel en aurait été seul témoin, un gentilhomme tient sa parole.
— Môme avec ses ennemis ?
— Avec tous. La parole d'un hidalgo est une dette qui l'oblige.
— Que t'importe tout cela ? dit Hahma.
— Fais, Allah, que ceux que tu m'as montrés soient des gentilshommes !
— Comme tu aimes à t'instruire!
— A qui le savoir ne plaît-il pas ?
Constanza remarque avec chagrin la passion subite que paraît inspirer le bon air de son mari don Fernando à la femme du raïs. Celle-ci congédie son captif, en se promettant de le revoir bientôt.
Don Lope et Vibanco ont reçu un nouveau billet de Zara.
EHe leur dit que le vendredi elle sortira et se rendra dans la plaine de Yavaluete et qu'elle se fera reconnaître. Ils ont reçu de la Mauresque trois mille écus, dont deux mille ont payé leur rançon. Elle leur donne rendez-vous au jardin de son père pour concerter leur projet de fuite.
Trois femmes viennent à passer couvertes de leurs voiles. Lope et Vibanco les abordent pensant que l'une d'elles doit être la généreuse fille qui leur a donné le prix de leur rançon. Zara est en effet l'une de ces trois femmes ; elle est accompagnée de Halima et de Gonstanza,qui a pris,pourles accompagner, l'habit mauresque. Halima arrache à Constanza la promesse de découvrir à Fernando la passion qu'elle a pour lui.
— Regarde, dit Zara à Constanza en lui montrant Lope et Vibanco, si tu reconnais l'un de ces deux hommes?
— Je ne les connais pas.
— ■ Psnses-lu qu'ils soient gentilshommes?
— Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Pour les acheter. Je veux les voir de plus près. Constanza se décide à leur parler.
— Ètes-vous Espagnols ?
— Oui, senora, et d'an pays où on a coutume de tenir ce qu'on a promis.
-— Demande-lui, dit Zara, si sa femme est belle.
— Êtes-vous marié ?
— Non, madame ; mais j'espère l'être bientôt avec une Maure chrétienne.
— Demande-lui s'il est esclave ou libre ?
— Je m'enorgueillis de mon esclavage 1
— Je le comprends 1
— Je foulerai bientôt le sol espagnol et je prouverai ma constance et ma foi.
— Chrétiens, interrompt Halima, ne nous suivez pas da^ vantage, car nous entrons dans la ville.
Don Fernando peut enfin parler seul à seul à sa chère Constanza, dont il calme les instincts jaloux.
— Si tu résistes aux prières d'Halima , lui dit Constanza, je serai de môme auprès du Maure dont je suis la captive.
— Tant que tu m'aimeras, répond Fernando, je ne crains sur la terre aucune atteinte de la fortune adverse.
Ils s'embrassent et sont surpris dans cette attitude par Halima et Gaurali ^ qui entrent en fureur.
-— Chien I s'écrie le raïs, je te trouve ainsi avec mon esclave !
— Misérable ! dit Halima, sois heureux que je ne te poignarde pas! Est-ce là ce que j'attendais de toi?
Pour éviter le châtiment qui les menace, les deux époux ont recours à la ruse, et s'excusent sur l'intention, absolument comme dans la pièce qui précède.
— Ce baiser que me donnait Constanza, c'était pour toi, Caurali.
Constanza a, de son côté, fait la môme confidence à Halima, et tout le monde est rassuré.
Cervantes a semé cette pièce, comme la précédente, de divers épisodes qui ont trait à la vie des captifs, qu'il connaissait bien pour l'avoir menée lui-même pendant cinq mortelles années. Un vieillard voit passer, sous de riches habits turcs, les deux enfants qu'on lai a ravis et que l'on a vendus dans les bazars.
— Nesont-cepas là mes enfants? s'écrie-t-il; comme ils sont parés ! 0 mes chers fils ! qu'est-ce que cela signifie ? Quels sont ces riches vêtements; où sont les autres qui vous faisaient reconnaître pour de pauvres brebis du Christ?
— Père , répond le petit Juan , ne t'aiïlige pas en voyant cela; nous n'avons pu faire autrement. Notre résolution est
de conserver noire croyance en Dieu ; l'habit ne défait pas ce qu'a fait le cœur.
— Père, dit le jeune Francisco, as-tu quelque chose à nous donner à manger? Tiens, père, prends et attache à ce rosaire une croix qu'ils ont voulu m'enlever.
— Père chéri, répond le petit Juan, il nous faut te quitter. Où allons-nous?
— Au jardin de Hadji-Mourad, répond l'esclave qui conduit les enfants.
— Père, tu viendras nous voir. Père, je me nomme Francisco et non Hassan ou Ali. Je suis chrétien et je resterai chrétien, quand même je me verrais la corde au cou ou le poignard sur la gorge.
Le père embrasse ses enfants, et il est interrompu par le cadi, qui le maltraite.
— Chien maudit! ne t'ai-je pas défendu de voir tes enfants?
— Pourquoi ? demande le petit Francisco.
— Tais-toi, mon frère, interrompt Juan; tu irrites notre maître.
— Lui, qui nous sépare de notre père! Frère , tu ne fus jamais bon chrétien I Père, emmène-mci avec toi et ne me laisse pas avec ees mécréants !
— Si ce chien te parle encore, reprend le cadi, vous verrez ce qui arrivera. Cet enfant me plaît, et je compte l'adopter quand je l'aurai fait musulman.
Dans une autre scène, les deux enfants se trouvent en présence du fanatique cadi leur maître. Il demande à Juan à quoi il s'occupe.
— A prier, répond l'enfant.
— Pourquoi ?
— Pour mes péchés.
— C'est très-bien! Quelle prière disais-tu ?
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-— Celle que je sais, VAve Maria. Je puis dire aussi celle que m'enseigna ma mère, et qui est bonne à l'heure de la mort.
— Laquelle ?
— Je crois en Dieu le Père.
— Par Allah ! tu cours à la perte !
— Pour te confondre, je sais les quatre oraisons, ce sont des boucliers contre tes honteuses inventions.
— Emmenez ces enfants, ils mourront!
— Loin de moi donc ces habits ! Il est bon que j'entre à la légère dans ce chemin. Féroces tyrans! tuez-moi; vous n'arracherez pas autre chose de mes lèvres qu'un Ave Maria !
— Je viendrai à bout de ces enfants!
— Ne crains rien, mon frère.
— Je ne crains rien !
La troisième journée commence par les préparatifs que font dans le bagne les captifs chrétiens pour jouer une comédie en l'honneur des fêtes de Pâques. Le gardion du bagne s'assied à la porte par laquelle on doit entrer, et taxe chaque curieux à la somme de deux aspres. Le cadi a prêté ses musiciens pour la fête, et le raïs Caurali doit assister luimême à la représentation. Les captifs se proposent de jouer un Colloque du grand Lope de Rueda. Le sacristain est chargé de la partie chantée. Les musiciens du cadi commencent par une introduction qui fait dire à l'un des chrétiens que c'est de la musique hérétique. Le sacristain entre en scène :
— Qu'est-ce que cela? dit-il en regardant de travers le ais Caurali; quel est ce pays et qu'est-ce que je vois? Cette
fête me semble un Requiem. Qui alluma ce feu qui consume le cœur au milieu des jeux et des plaisanteries ? C'est un coup de Mahomet dont je nie la puissance.
— Cela est-il dans la comédie? interrompt Caurali en fronçant le sourcil, ou bien ce chrétien est-il un insensé?
— Tais-toi, murmure tout bas Fernando à l'oreille du sacristain, voilà le colloque que l'on commence à jouer.
En effet un captif paraît sous le pellico pastoral, et ses assonances poétiques sont à chaque moment interrompues par les aparté du sacristain grommelant toujours contre Mahomet et jetant des regards de mauvaise humeur vers le raïs, qui fait sortir de scène ce trouble-fête. Tout à coup on entend un grand bruit au dehors, et une voix ordonne de fermer au plus vite les portes du bagne. On voit arriver tout sanglant un esclave chrétien autour duquel chacun s'empresse pour le secourir. On s'informe de la cause de cette rumeur du dehors, et l'on apprend que les janissaires, ayant cru voir au large une flotte espagnole s'approchant de la ville, se sont jetés sur tous les chrétiens d'Alger et en ont fait un épouvantable massacre. Un autre vient raconter que le cadi a fait attacher à une colonne le petit Francisco et Ta fait flageller comme autrefois le Christ. On redoute que le pauvre enfant, martyr de sa foi, n'ait pu résister à cet affreux tourment.
— Douce moitié de mon âme 1 s'écrie le père désolé de Francisco. 0 fils de mes entrailles ! puisse la vie ne pas t'abandonner avant que j'aie pu te voir et te consoler!
On interrompt cette comédie des captifs, qui vient de finir en tragédie, et nous retrouvons Halima et Zara dans le harem du raïs.
— Mon ami , dit Halima, ton père veut que je t'engage à accepter l'honneur que te fait le dey d'Alger en te demandant pour femme.
— Hélas 1 tu m'apportes de mauvaises nouvelles. J'avais résolu de ne pas me marier en ce moment et jusqu'au jour où le ciel aurait changé mon sort.
— Ta seras riche !
— Je n'ai pas d'ambition.
— Je jurerais, Zara, que lu as un amour au cœur?
— Je te conterai cela plus tard. Laisse-moi avec Gonstanza.
Restée avec dona Constanza : — Je suis chrétienne, lui dit-elle; vois si je peux me livrer à un roi maure. Dis-moi si tu connais un captif racheté qui est gentilhomme et soldat?
— - Comment le nommes -tu ?
— Viens, je te dirai tout.
Cependant le père du petit Francisco est arrivé dans la cour de la maison du cadi, où il trouve son pauvre enfant attaché à une colonne, baigné dans son sang et la pâleur de la mort sur le visage.
— Ne peut-on me détacher, dit l'enfant d'une voix affaiblie, afin que je puisse mourir en paix?
— Non, répond le père, meurs ainsi, comme le Christ ! Si tu dois monter au ciel, tu ne dois pas toucher la terre!
— - 0 mon père ! c'est toi ! Te voir est pour moi une consolation. Déjà la froide mort m'éloigne de toi 1
— 0 mon fils ! exhale ton âme sur mes lèvres !
— Adieu, je meurs I
— Mon Dieu, réunis-moi à mon enfant I Sa respiration s'arrête ; il expire. Va en paix, belle âme; monte avec bonheur vers Celui qui t'a créé ! Prie-le de soutenir notre foi ! Petite et sainte relique, mes larmes mouilleront la place où ils vont t'enterrer!
Le vieillard s'éloigne et nous sommes transportés au milieu de la fête des noces du dey d'Alger. Halima a pris la place de son amie Zara sous le voile de la mariée. Elle est portée sur un palanquin, précédée de musique, de torches allumées, de guitares et de chants. Derrière le palanquin et
/il8 THÉÂTRE DE MICHEL CERVANTES,
la foule des invités marchent Vibanco et don Lope. Celui-ci s'informe du nom de la mariée. On lui répond que c'est Zara, la lîlle de Hadji-Mourad.
— Ce n'est pas possible I
— C'est pourtant vrai. Zara est la plus belle et la plus riche des filles d'Alger.
— Son voile nous empêche de la reconnaître.
— Muley-Moulouk est son mari, Maure fameux qui prétend à la royauté de Fez. Il dort dans un lit, mange devant une table, assis à la chrétienne, et parle le turc, l'espagnol, l'allemand, l'italien et le français : il est surtout grand soldat, libéral et sage.
— Nous avons bien travaillé, dit Vibanco à Lope.
Tout à coup une femme voilée se montre à une fenêtre et appelle doucement Vibanco et Lope.
— Qui nous appelle?
— Quelqu'un qui mérite d'être écouté de vous.
— Grand Dieu ! s'écrie Lope, il me paraît que c'est la voix de Zara !
— Dites-moi quelle est cette noce?
— On dit que c'est Zara qui épouse Muley-Moulouk.
— Vous faites une sotte réponse!
— Vous êtes Zara ?
— Oui. Et vous, qui êtes- vous?
— Un insensé.
— Que dites -vous ?
— Que je suis votre esclave et que je vous adore. Je suis don Lope.
— Attendez, je vais vous ouvrir la porte.
— Cette double Zara, ici et là-bas, ne manque pas de mystère, dit Vibanco à don Lope, Nous allons enlever ce trésor à Mahomet»
Zara demande à don Lope quand il partira pour l'Espagne et quand il viendra la retrouver.
-- Je partirai demain, répond don Lope, et je reviendrai dans huit jours, qui seront des siècles pour moi. Tu m'attendras dans le jardin de ton père, et j'accomplirai la promesse que je t'ai faite, dût-elle me coûter la vie. Je suis chrétien, Espagnol et chevalier. Tu peux te fier à moi.
— Jure par la Vierge Marie !
— Je jure par la Vierge pure et par son Fils sacré de ne jamais t'oublier!
— Tu as fait un grand serment , ne jure pas davantage. Les noces de Zara et de Muley-Moulouk se célèbrent avec
des danses, et c'est toujours Halima, qui, couverte d'un voile épais, joue le rôle de son amie Zara. Elle le fait sans danger, car Muley-Moulouk doit partir le soir même pour aller conquérir son royaume de Fez, et, pendant son absence, Zara doit rester chez son père.
Don Lope revient d'Espagne sur un navire qu'il a frété pour emmener Zara et ses compagnons chrétiens. Il pénètre de nuit dans le jardin de Hadji-Mourad, où l'attend son ami Vibanco. La belle Mauresque, la fiancée de Muley-Moulouk, ne larde pas à les rejoindre, et tous s'embarquent mystérieusement pour l'Espagne. Le père du petit Francisco, du paurve enfant martyr, les accompagne, portant les os de son iils qu'il a déterrés et qu'il conserve comme une sainte relique. Don Lope dit, pour conclure la pièce : Cette action n'est pas inventée à plaisir, et la fiction est demeurée bien loin de la vérité. Alger a gardé la mémoire de cette histoire d'amour. On y voit encore la fenêtre et le jardin de Zara.
Les lecteurs français qui auront pris la peine de feuiUeter ce volume connaissent maintenant le théâtre de Cervantes mieux que ne le connaissent les lecteurs espagnols, puisque, par un concours bizarre de circonstances , la rareté de l'ouvrage original, et un préjugé deux fois séculaire , ont, pour ainsi dire, soustrait à l'Espagne cette œuvre importante de l'immortel auteur de Don Quichotte,
Si les critiques éminents dont nous avons cité les noms, Sîsmondi, Sciilegel et Eouterveck, avaient connu les pièces dont ils ont parlé si légèrement, ils auraient, sans aucun doute, mis sur le même rang que Numance Pedro de Urde Malas, Christoval de Lugo et bon nombre des intermèdes, en commençant par le Gardien vigilant. Si Schlegel avait seulement lu le titre de la publication de Villaroël, où Icj ouvrages du recueil sont annoncés comme n'ayant jamais été représentés (nunca representados), il n'aurait pas écrit que sans doute ces pièces n'avaient pas réussi selon le désir de Vauteur,
Quoiqu'il en soit, je crois avoir accompli un devoir de conscience en tirant des ténèbres un théâtre qui se recommande non pas seulement par le nom de son auteur, mais aussi par ses quahtés éminentes et par la place qu'il doit occuper dans l'histoire de l'art.
Deux mots seulement , pour finir, sur le système adopté pour cette publication. Les dix-neuf pièces de Cervantes n'auraient pu trouver place dans ce volume, et d'ailleurs beaucoup d'entre elles n'étaient pas de nature à intéresser le public français dans leur entier développement. J'ai dit quels sont leurs défauts. De là la nécessité de traduire les unes et de se borner, pour les autres, à une simple analyse. Les comédies contenaient des passages que j'ai dû supprimer, tantôt à cause de leur crudité d'expression , tantôt en raison des longueurs interminables qui s'y rencontrent,