‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 112 sur 113 · I.ORE, sans le voir · texte numérisé non relu

I.ORE, sans le voir

Le monde inexorable aux innocents, qu'il perd, N'a donc pour les déchus

L'HOMME EN VERT

Ni pardon, ni justice.

Tous et le Gouverneur et l'Kvêque complice, Tous, jusqu'au cloître obscur qui s'ouvre à l'assassin, T'ont, comme un fruit pourri, jele'e hors de leur sein, Et, le front écrasé sous ton ignominie, Toi qu'un évêque épargne et qu'un peuple renie, Où t'en vas-tu, pauvre être errant et las de tout ? Le cœur gros de rancune ancienne et de dégoût, Où vas-tu, maintenant, dans ta robe fleurie, Loreley ? Dans l'enclos d'une léproserie. Et c'est là l'avenir atroce et douloureux De tes vingt ans : vieillir au milieu des lépreux, Panser des corps saignants et nettoyer des plaies!

J^ORELEY, ariêtéo, les yeux fixes.

Et les nids cependant gazouillent dans les haies.

L'HOMME EN VERT

Et les coquelicots flambent dans le blé mûr. Ce fin parfum d'o'illets qui flotte dans l'azur. Dans l'azur frémissant de vagues sonneries, Dis, sais-tu quel vieux pan de murailles fleuries L'a semé dans l'espace et pourquoi les yeux roux De ces soldats dans l'ombre en ont brillé plus doux? Ce parfum, si le cd'ur des gens de ton escorte Tressaille en l'aspirant, c'est que le vent l'apporte D'un vieux petit pays cher à leur souvenir. Quand le passé nous fuit, qu'importe l'avenir!

Leur enfance a grandi là, parmi ces tourelles Et ces clochers déjà lointains, les tourterelles De leurs premiers amours y roucoulaient le soir. La ville où l'on est né, c'est le dernier espoir Qui soutient et ranime au chevet d'agonie! Et les tiens sans, pitié, Lore, t'en ont bannie.

LORE

Hélas!

L'HOMME EN VERT

Pour le proscrit plus de bleu lendemain. Tes yeux ne verront plus au tournant du chemin S'allumer et flamber, sous les couchants de cuivre, La ville avec sa tour où veille un vol de guivre, Ses toits de tuile rose et verte, ses remparts Croulants, les souvenirs de ton enfance épars Demeurés suspendus aux lis fleuris des flèches! Comme un grinçant essaim de pâles fleurs sèches. Le cortège attristant des beaux jours envolés T'enveloppe. Debout dans le sentier des blés, En vain t'efforces-tu dans tes rêves sans nombre, D'évoquer à tes yeux le logis frais et sombre Perdu dans le faubourg bruyant et populeux. Où tu grandis; l'aïeul et ses gestes frileux Toujours blotti dans l'âtre entre les deux Gorgones Du foyer, et la chambre aux vitraux hexagones Ramages d'iris pourpre, autant de feux vermeils, Dont l'aube à son hiver égayait tes réveils.

LORE

Tais-toi, ta voix m'enivre et me déchire toute; C'est un poison subtil qu'on verse goutte à goutte Dans mon âme, et ma force est morte en t'écoutant.

L'HOMME EN VERT

Lore, te souvient-il du retour du printemps,

Du basilic en fleurs au coin de la fenêtre,

De ton premier amant, du fier et jeune reître

Qui t'emmenait, les soirs de lune, aux chemins creux?

Celui-là t'aimait bien, Lore. Un autre amoureux

Lui succéda pourtant, un svelte capitaine

De lansquenets, poils roux, œil noir, mine hautaine;

Puis, après le soldat, maint riche et beau seigneur.

Où gisent maintenant les lis de ton honneur.

Fille de tous maudite et de tous reniée !

T'ont-ils assez longtemps d'amour suppliciée?

Car si tu leur cédais, toi, c'était par terreur,

Et leurs affreux baisers t'ont toujours fait horreur.

Et c'est toi qu'on bannit comme on chasse un homme ivre !

Trop belle pour mourir et trop belle pour vivre!

(Il disparaît; Lore, avec un Rrand cri, s'avance en avant.)

LORE

Je t'ai trop entendu.

(Regardant effarée autour d'elle.)

Rien que mes trois soudards Grondant entre leurs dents et las de mes retards. (Prenant se» colliers entre ses mains.)

Vous, mes lourds colliers d'or, toi, pauvre aigue-marin», Dont j'aimais voir briller l'œil vert sur ma poitrine, Et vous, joyaux d'amour oubliés à mes doigts, Réveillez-vous, vivez de l'éclat d'autrefois. Faites-moi belle encor! Lore vous en supplie.

(Elle se retourne et se dirige lentement vers les trois estaficrs. Tout en parlant elle détache lentement les colliers de son cou et retire les bagues de ses doigts.)

LORE

Mes doux amis d'exil et de me'lancolie, Laissez-vous attendrir, soyez bons tous les trois ! Laissez-moi contempler une dernière fois Les murs de ma Cité, de ma chère patrie. Ces quelques vieux joyaux et cette orfèvrerie Vous dédommageront du retard apporté.

{Elle leur met ses bijoux dans les mains )

C'est le dernier adieu, l'extrême volonté D'une exile'e... Avant que le soleil décline, Je voudrais m'arrêter un peu sur la colline Qui surplombe le fleuve et là, dans mes re^'ards. Emporter avec moi le pays dont je pars, Mon enfance, ma vie... un caprice de folle Qui, vous, vous fait sourire et dont l'âme frivole Des femmes se nourrit ou meurt! le voulez-vous ?

PREMIER REITRE, goguenard.

Tu veux donc nous quitter?

SECOND REJTRE, brusque.

Va, tes yeux sont trop doux Ne nous regarde pas dans les yeux.

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