‹ ThéâtreChapitre 15 sur 116 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

PRISGA, GAMILLUS

La toile se lève, un parc en plein été : au fond toute la scène est occupée par un grand mur orné de glycines et de vignes, derrière on voit les hauts ombrages d-une forêt^ un peu vers la droite, petite porte percée dans lemur, surélevée de trois marches. — A gauche l'aile d'un corps de logis avec péristyle et perron de cinq ou six marches de toute la largeur de l'aile; devant l'hahitation un grand cèdre au feuillage noir, sous le cèdre un banc de pierre, parterres de roses, de lys, d'iris et de plantes rares. Le parc s' enfonce à droite et à gauche de la scène. Aulevér du rideau un grand vélum bleu brodé d'argent est tendu dans le cèdre, au-dessus du blanc des étoffes précieuses et des coussins, et un lit de repos à côté, et une harpe. Au lever du rideau la scène est vide.

LA VOIX DE FEMME, dans l'éloignement. ]

Viens^ c'est l'heure où les aubépines, De combe en combe au loin neigeant, Apparaissent dans les ravines Gomme un léger brouillard d'argent.

(La voix et la musique s'éteignent; bruit et fracas de broussailles remuées derrière le mur.)

YANTHIS 41

CAMILLUS, une voix d'honimc derri(''ro le mur.

Allons, hop, l'appuyant un pied sur le talus,

L'autre sur mon épaule, hop.

(Une lêle de bouflon apparaît au-dessus du mur, un peu à gauche de la porle. la léte de l'risca : il logarde autour de lui puis pâlit tout à coup.)

PRISGA

Seigneur, je n'en puis plus, Je glisse et vais tomber.

CAMILLUS, invisible derrière le mur.

Quoi, c'est ainsi, perfide!

C'est bon; je me retire, et les pieds dans le vide, Je te laisse à cheval sur le che'neau du mur.

PRLSCA, se hissant.

^'on, non, restez, j'y suis.

(Il se met ta cheval sur le mur.)

Qu'il est cruel et dur, Quand on est d'humeur douce et d'allure tranquille, D'être au service, hélas! d'un jeune homme!

CAMILLUS , toujours invisible.

Imbécile, Que fais-lu, que vois-lu ?

PHISCA, à cheval sur ie mur.

Moi, je suis dans les airs.

J'ai le front dans l'espace et les feuillages verts, Je deviens papillon, mais au fond je regrette Le temps où je vivais sur le sol : une crête De mur à chevaucher, c'est dur pour un bouffon. Dont l'unique monture est maître Aliboron.

CAMILLUS, invisible.

Te tairas-tu, maraud ?

PRISGA

Volontiers, mais encore...

Vous parlez, je réponds.

CAMILLUS, invisible.

Grelot vide et sonore, Enfin me comprends-tu? que vois-tu de ton mur?

PRISCA

Une cour.

CAMILLUS

Et puis ?

PRISCA

Rien... si, pardon, un fruit mûr Que je cueille et je mange.

(Il cueille une grappe de raisin et la mange.;

CAMILLUS Et la cour ?

Est déserte.

CAMILLUS

Ainsi personne au loin ?

PRISCA

Une pelouse verte Et des hêtres touffus.

CAMILLUS

Personne aux environs ?

YAINTHIS 43

PRISCA Personne.

CAMILLUS

Hé bien! descends.

PlllSCA

Descendre!

(Il se pcnclic sur le jardin )

Aux liserons Je vois bien par endroit, poindre une libellule !

CAMILLUS

Hé bien!

l'RISGA

C'est que je suis moins le'ger qu'une bulle De savon, tout bouffon que je suis ?

Héî maraud!

PRISCA

Ma personne est fragile et le mur est trop haut.

Je reste.

(11 siQstalle sur le mur.)

CAMILLUS

Ah, tu veux voir comme on en dégringole? Regarde cette gaule.

(On voit une gaule remuer du côté de Prisca.)

PRISCA

Halte-là, je m'envole.

Papillons, mes amis, vite, à mon aide !

(Prisca enjambe le mur et, s'accrochant aux vignes. dttscend vivement dans le jardin.)

CAMILLUS, toujours invisible.

Hé bien ?

PPJSCA, se regardant partout.

Je me suis de'chiré.

CAMILLUS

Le visage ?

Non, rien, Ma marotte.

CAMILLUS

Un hochet; et ta santé se porte?

PRISCA Pas trop mal.

CAMILLUS, frappant à la porte.

A merveille, ouvre-moi cette porte.

PRISCA

Si je ne l'ouvrais pas!

CAMILLUS

Comment sortirais-tu?

PRISCA

Vos fermes arguments confondent ma vertu.

(Il pousse le verrou, ouvre la porte toute grande et s'incline profondément.)

Entrez donc, Monseigneur, c'est bien ici, je pense.

(Entre le prince Camillus, il regarde autour de lui.)

YANTinS 45

GAMILLUS C'est ici.

PRISCA, toujours incliaô.

C'est heureux.

GAMILLUS, le prenant par l'oreille.

Veux-tu ta récompense, Maintenant, pour m'avoir une heure au pied du mur Fait jon^der comme un gueux?

PRISCA, grimaçant, son oreille prise.

Je nageais dans l'azur, Prince, excusez Témoi d'un voyage céleste.

GAMILLUS, le lâchant.

C'est bon, tu me paieras ce voyage et le reste.

l'RISCA

Vous punirez en moi les hontes du métier. Jadis entremetteur et maintenant portier A votre bon service.

(Désignant la maison.)

Or la belle demeure Ici même.

GAMILLUS

Ici même.

PRISGA

Elle est pour le quart d'heure Absente, bon début!

CAMILLUS, distrait, s'avance vers le banc. Oui, c'est parmi ces fleurs, Sur ce lit, au milieu des papillons frôleurs Qui neigeaient dans l'azur et volaient autour d'elle, Qu'elle m'est apparue... une esclave fidèle Dormait au pied du lit, des fuseaux à la main. Elle aussi sommeillait; et moi sur le chemin Qui passais, l'ayant vue à travers la feuille'e, Je poussai doucement la porte entrebâillée Et, le cœur inondé d'une exquise fraîcheur, J'adorai longuement sa grâce et sa blancheur.

PRISGA

De la timidité, la chose est curieuse

Et neuve... Et la beauté calme et mystérieuse

Ne s'est pas éveillée ?

CAMILLUS

Elle dormait toujours.

PRLSCA

Peste, cela promet plus tard pour les amours. Ainsi de cette belle exquise d'indolence Vous ne connaissez rien?

CAMILLUS

Que son divin silence.

PRISCA

La couleur de ses yeux et le son de sa voix...

CAMILLUS

La voix, je la devine, et ses yeux, je les vois. Ce sont les yeux rêvés qui luisent dans mon âme.

YANTHIS 47

PRISCA, 9ont,'eur.

I.es amours durent peu, quaiul ils ont tant de flamme; Feu flambant, fou de paille.

Hé bien, le maître fou, A quoi rôve cet œil elîaré de hibou ?

PRISCA

Le fou rêve, en effet, la prunelle effarée ! Car j'ai, pour dire vrai, l'âme peu rassurée.

CAMILLUS

Peu rassurée?

PRISCA

Hé oui, ces mornes bois obscurs, Ce parc à l'abandon entouré de grands murs, Tout cela m'inquiète et renferme un mystère. Je flaire comme un piè^'e en ce clos solitaire. Les vieux contes sont pleins de semblables récits.

CAMILi^US

Récits par les poltrons à leurs neveux transmis.

PRISCA, montrant la porte.

La porte ouverte hier était aujourd'hui close. Pourquoi?

CAMILLUS

Que sais-je?

riusCA

lié bien, moi, je sais une chose, Je sais... Au feu du soir en se chauffant les doigts Les bûcherons entre eux n'en parlent qu'à mi-voix. Ici demeure un homme à l'allure bizarre, Muet comme un tyran, jaloux comme un avare. On le voit rarement : des jours et des longs mois Se passent, invisible... et puis, au coin d'un bois, Un grand spectre apparaît soudain dans la nuit brune. C'est lui, qui va cueillant des simples sous la lune. Il en porte une gerbe énorme entre ses mains. Quant aux femmes d'hier, aux deux êtres humains, Pas un mot : le vieux mage, ici, vit sans personne. La retraite est sacrée, un effroi l'environne. On y parle d'un prince autrefois prisonnier.

CAMILLUS

Nous arracherons donc l'enfant au vieux sorcier. Je reste.

PRISCA

Vous restez? Mais las! c'est notre perte. La perte de Prisca.

CAMILLUS

La porte est grande ouverte.

Va-t'en.

PRLSCA, joi;j;aant les mains.

Moi, vous quitter, vous, mon prince adoré,] Vous qui m'avez nourri, perdu, déshonoré!

CAMILLUS

Maraud!

YANTHIS AU

PRISGA.

A quel accueil puis-je aujourd'hui prétendre! Si je rentre au palais, le lloi m'y fera pendre? Nous avons tous les deux abandonné sa cour Le môme soir du mois dernier... Depuis ce jour!... Nous allions, je croyais, séduire un peu les filles, Troubler les vieux maris et les calmes familles. En avons-nous jadis tenu sur nos genoux De ce gibier charmant, plume noire et poil roux? Mais nos amours d'antan étaient billevesées, Mon doux prince et seigneur avait d'autres visées. Nous chassions cette fois TAmour? Non, l'Idéal, I/oiseau qui met le prêtre et le poète à mal. 1/oiseau bleu qui gazouille au fond de la clairière Et qui, touché du doigt, frrt... s'effrite en poussière, Mort et pourri qu'il est depuis quatre mille ans.

(Faisant des grâces.;

Mais dans ces cheveux noirs il faut des cheveux blancs. Il faut pleurer, souffrir, quand la vie est joyeuse. Bref, c'est ici que croît la Fleur mystérieuse, La Fleur de l'Idéal, lys au calice humain Chéri de nous la veille, abandonné demain, Jusqu'au royal lever, de quelque autre caprice. Mais il faut bien qu'un cœur de lîls de roi lleurisse, Il faut bien repeupler la plaine et la forêt; Et chaque floraison donne un nouveau sujet.

CAMILLUS

Va, poursuis ta chanson de vieille courtisane.

La vierge qui dormait, frêle et souple liane.

Hier, entre ces fleurs, sera, j'en fais serment,

Ma femme, ou mon honneur est un traître qui ment.

PRISCA, effrayé.

Qii'ai-je entendu, seigneur? Il parle mariage!

CAMILLUS

He', trêve de grimace enfin. N'ai-je pas l'âge

D'en user comme un homme et ne puis-je à vingt ans

Épouser à ma guise?

PRISCA, sentencieux.

Ohl certes, les manants Et les gueux ont le droit banal d'aimer leur femme. Mais les princes, les rois couronnés dont la flamme Doit assurer le trône et l'équilibre... Holà! Et l'esprit politique, et la raison d'état...

CAMILLUS

Et l'espoir dynastique, et la paix du royaume!

Hé bien, sache, importun bavard, que d'un fantôme

Je suis las d'être enfin l'éternel fiancé.

Mon père a contre lui, je sais, tout un passé

De tyrannie; un frère exclu, banni du trône,

Sa famille en exil errant, vivant d'aumône,

Mais le vieux roi déchu, trahi des courtisans,

Dans le peuple a gardé de nombreux partisans.

A ramener ceux-ci c'est moi que l'on destine;

On me fait épouser la royale cousine,

La fille du feu roi, jadis par les chemins

Bohémienne errante, on unit nos deux mains,

On fait la fusion de deux branches en une,

Les partis ennemis éteignent leur rancune

Et le peuple applaudit à la bonté du Roi !

Beau projet, mais manqué si l'on compte sur moi.

YANTHIS

Si mon père a des torts, que mon père r('pare! Ma libre indépendance est mon bien, en avaro Je la garde.

PRISCA

Oh! si peu; vous régnerez un jour.

CAMILLUS

Soit, mais en attendant, le vrai roi, c'est l'Amour. C'est lui seul que je sers, en lui seul que j'espère. Pour mieux être à l'Amour, je quitte et fuis mon père. Je trahis l'intérêt, l'honneur de ma maison. Ma parente inconnue, et, gai comme un pinson, Puisque Amour a permis que cette enfant fleurisse Sur ma route, j'adore. Amour, ton frais caprice Et je veux...

LA VOIX D'YANTHIS, chantant dans la coulisse.

La princesse au bord du ruisseau S'assit pour cueillir la verveine.

Ses yeux étaient frais comme l'eau, Mais son cœur avait grande peine.

CAMILLUS, se troublant.

Ah! Prisca, viens, donne-moi la main,

Regarde...

(Il prend La main de Prisca et l'entraîne vers la gauche.)

PRISCA C'est elle?

Oui, là, dans le jardin.

PRISCA

Faut-il m'éclipser?

CAMILLUS

Oui.

PRISCA

Je garderai la porte.

(Il regagne la porte, la pousse à moitié et se tient derrière du côté de la forêt.)

CAMILLUS, reculant du côté de Prisca.

Gomment la trouves-tu?

PRISCA, entr 'ouvrant la porte.

Pas mal pour une morte...

Car je veux étouffer si ces yeux-là voient clair.

LA VOIX D'YAXTIIIS

« Mou prince est parti sans retour, « Ma joie amoureuse est fumée.

« Qu'on me dresse au seuil de ma tour. « Un doux lit de sauge embaumée.

CAMILLUS Tu dis?

PRISCA

Qu'elle est aveugle ou démente. A son air Gela saute aux regards.

Ah ! ce bouffon me glace.

Un effroi m'a saisi...

(A Prisca.)

Toi, demain je te chasse.

YANTHIS ;)3

PRISCA

Mais aujourd'liui je reste et pour cause.

(Camilliis %o rolire à iv^culons vers la droite, les youx loujdurs lixés du cùlé un va narailre Yaiilliis. l'risca osl diirrièrelu |)orle eutrcbùilléo.)

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