‹ ThéâtreChapitre 16 sur 116 · SCENE H · texte numérisé non relu

SCENE H

PRISCA, CAMILLUS, YANTHIS

Ya nlhis apparaît par la gauche, elle marche lentement un peu hésitante ; tenant d'une main sa lévite emplie d'iris et de roses blanches, elle longe le mur, où elle s'appuie de l'autre main en tâtonnant.)

YANTHIS

« Et ce soir, au glas du beffroi, « Cierges d'or et cierges de flamme « Sous un dais de pourpre et d'orfroi « Feront belle escorte à mou âme! »

(Toucliant les colonnes du péristyle.)

Voici

Le péristyle... enfin.

(Elle touche le cèdre.)

Je reconnais aussi

Le cèdre à son écorce, et je suis arrivée.

Le banc est sous mes doigts.

(Elle tàte le banc.)

Me voilà donc sauvée !

Elles vont me chercher là-bas au plus épais Du vieux parc, et dans l'ombre ici j'attends en paix.

Elle s'assied sur le banc. Caniillus s'avance derrière elle et plie le genou . )

CAMILLUS

Madame, un étranger qu'a séduit votre grâce Vous demande à genoux pardon de son audace.

YANTHIS, étonnée.

Madame... un étranger... Quelle est donc cette voix? Antigone, est-ce toi?

(Elle t«nd la main et rencontre celle de Camillus.)

Ce ne sont pas ses doigts.

J'ai peur.

(Elle se lève.)

CAMILLtJS, prenant et gardant la main d'Yanthis.

Vous frissonnez, éloignez toute crainte.

Vous pouvez avoir foi dans ma loyale étreinte. Ma parole est sans fourbe et mon cœur sans détour.

PRISGA. derrière la porte.

Autant dire : « Colombe, ayez foi dans Fautour. »

YANTHIS, debout.

Pardonnez-moi, seigneur. Une aveugle est san» armes. Quand on a les yeux clos, Fâme est prompte aux alarme», Et mes regards éteints ne voient pas le soleil.

CAMILLUS, se levant et quittait 1» main d'Yiathis.

Le bouffon disait vrai... L'effroyable réreil! Aveugle!

YANTHIS

Une ombre obscure emplit mes deux prunelles. La nature a son but, ses lois sont éternelles.

YANTHIS

Peut-être guf'rirai-jo un jour. Mon médecin Le dit. En attendant, je porte dans mon sein

L'irréparable nuit.

(Se dirigeaiil vers l;i niaisuu.)

Mais vous cherchez sans doute

Mon vieil ami Myrhus... Je vous montre la route,

Suivez-moi. C'est un sa^e. Il travaille toujours.

Son rêve est d'éveiller mes pauvres yeux trop lourds.

(Appelant.) Myrhus !

CAMILLUS, saisiîisant la main d'Yanthis.

N'appelez pas. Puisqu'il faut tout vous dire, C'est pour vous que je viens.

YANTIIIS

Pour moi!

CAMILLUS

Pourquoi sourire?

(Il la regarde avec admiration et la reconduit vers le banc.)

Vous qui n'y voyez pas, vous ne pouvez savoir La volupté qu'on a, chère aveugle, à vous voir.

(Yantiiis s'assied sur le banc, Gamillus est debout devant elle.)

Écoutez, c'est un rêve, une histoire divine. Au pied de ce grand mur, hiei> dans la ravine Je passais par ces bois... le ciel marquait midi. Le hallier se taisait, de chaleur engourdi. La porte de ce mur était entrebâillée, Je la poussai et vis... Je vis, ensommeillée, l'ne vierge étendue entre ces pâles fleurs, ^Sur ce lit. Ses cheveux, comme une source en pleurs, La baignaient dans de l'or vivant ensevelie. Vuprès d'elle, à ses pieds, une femme assoupie

Rêvait, et des fuseaux brillaient entre ses doigts. Fée ou fille des dieux, le cœur ému, sans voix. Je restai tout le jour, accroupi sous les branches, Admirant cette fille entre ces choses blanches Qui dormait dans les fleurs, fleur vivante au soleil. Cette fleur, c'était vous. J'ai surpris son sommeil Hier; je la retrouve aujourd'hui réveillée Et Tadore à genoux parmi Therbe mouillée.

(Il s'agenouille devant elle et lui prend les deux mains.)

Vous êtes? Ton vous nomme?

Yanthis.

CAMILLUS

Mon amour.

Vous êtes, Yanthis, plus belle que le jour.

(Yanthis a écouté tout ce récit comme dans un rêve, sans comprendre.)

YANTHIS Belle! Je ne sais pas. Et pourquoi suis-je belle?

PRISGA

Belle et bête. La dame a le cerveau rebelle. Mon Dieu, quelle aventure!

CAMILLUS

En ejfîet, pauvre enfant!

J'oubliais... Son désastre horrible la défend

De comprendre.

(Il s'asseoit près d'elle.)

Écoutez, Yanthis adorée, Vous avez bien parfois, quelque tiède soirée

YANTHIS

De juillet, e'couté monter, comme un ^Tand vol, Au fond des bois ombreux le chant du rossignol. Me bien, qu'éprouviez-vous, quand dans la forêt brune Vous écoutiez l'oiseau ^'émir au clair de lune ?

YANTIIIS

Je sais, je me souviens... comme un grand trouble au cœur,

Un froid délicieux mêlé d'une langueur,

Un élan m'entraînait vers le bois solitaire,

Comme un divin essor, ([ui m'enlevait de terre,

Folle, et j'aurais voulu que l'oiseau dont j'aimais

La voix, chantât toujours et ne se tût jamais.

GAMiLI-'USprend une rose des mains de Yanlhis et la lui fait respirer.

Et quand vous respirez l'odeur de cette rose, Qu'éprouvez-vous encor ?

YANTHIS

J'éprouve, mais je n'ose...

Comme un vague désir de baiser cette fleur, Tant son odeur est douce : une étrange chaleur Me pénètre, et mon àme est comme plus vivante.

CAMILLUS

Hé bien! cette langueuT adorable, énervante. Qu'éveille en votre cœur la voix du rossignol, Cette ferveur de vivre et tout ce jeune envol De votre âme au parfum d'une fleur, cette trêve D'ombre et cette douceur d'harmonie et de rêve, Mettez- la dans vos yeux fermés à la clarté Et vous aurez connu la forme et la beauté.

YANTHIS

Je comprends, le jour naît sous mes paupières closes. La beauté, c'est la grâce et le charme des choses. Leur harmonie exquise et visible. 0 bonheur Inespéré devoir! Mais dites-moi, seigneur, Vous-même, êtes-vous beau ?

CAMILLUS, se levant.

Moi, beau!

YANTHIS

Vous devez l'être Puisque vous êtes bon. Je voudrais vous connaître.

(Tendant ses deux mains à Gamillus. )

Sur vos traits et vos yeux veuillez guider mes doigts.

(Gamillus se prêle au dosir d'Yanthis et, s'incliuant vers elle, i»rûmène les deux mains d'Yanthis sur son visage, il baise au passage les mains d'Yanthis.)

GAMILLUS

Enfant!

YANTHIS, se levant.

Vous êtes bien, seigneur, tel je vous vois Dans mon cœur. On se rit des aveugles tremblantes, Mais, malgré nos yeux clos, nous sommes des voyantes. Seigneur, vous êtes beau comme un joyeux printemps, Votre joue est en fleur et vous avez vingt ans. Vingt ans, car votre voix qui chante est jeune et douce, Douce, comme un ruisseau qui coule sur la mousse. Seigneur, vous êtes fort comme un vin généreux. Car vous avez pitié des êtres douloureux. Vous avez eu souci de l'humble enfant voilée Dans sa nuit, car laveugle est une mutilée. Comme un divin rayon arrêté sur mon seuil, Vous avez éclairé mon exil et mon deuil.

YANTHIS Mi

Passant indifférent, vous m'avez dit des choses Doaces, comme un parfum de lilas et de roses, Et des mots que jamais d'autres ne m'avaient dits. Vous avez mis le ciel dans mes yeux agrandis Et je garde de vous dans lame une e'claircie, Dont Yantliis toucliéeau cœur vous remercie. (Elle s'incline el fait le geste de se retirer.)

PRISGA

Mais c'est un vrai trésor que cette enfant sans jour.

CAMILLUS, arrêtant Yanthis.

Si j'ai su vous toucher, rendez grâce à l'amour. Yanthis, je vous aime, et comme un prêtre adore,

(Il se laisse tomber à genoux.)

Je vous prie à genoux. Vous êtes mon aurore. Quoique aveugle, Yanthis, vous luisez à mes yeux Gomme une aube sans tache, un soleil radieux, Car, étant la candeur, vous êtes la lumière. Vous êtes l'innocence et la pudeur première, Vous avez le parfum chaste et grisant des bois, L'écho des sources d'or chante dans votre voix. Vous êtes l'amoureuse et l'épouse rêvée, Que l'on ne peut plus perdre alors qu'on Ta trouvée, Et je crois, tant l'amour a pénétré ma chair, Que je t'aimerais moins si tes yeux voyaient clair! Toi, pardonnez ce mot, mais un transport m'enivre, Et désormais sans toi je ne pourrais plus vivre. Je le sens, et plutôt que de fuir cet amour, Enfant, j'aimerais mieux être aveugle à mon tour. Y'anthis, écoutez, cet instant est suprême ; Mon cœur bat, mon sang bout et se glace. Je t'aime,

Je pleure, sens mes yeux.

(Il lui appuie les mains sur les yeux.)

Je te prie à genoux.

Yanthis, répondez, un jour m'aimerez-vous?

L'aimer!

FRISCA

Gela se corse et nous marchons, je pense.

YANTHIS, à part.

Être aimée et Taimer!

GAMILLUS, toujours à genoux.

Vous gardez le silence,

Yanthis!

(Il lui appuie de nouveau les mains sur ses yeux.)

YANTHIS

Vous pleurez. Au son de votre voix Je le devine, ami. Vos larmes sur mes doigts Je les sens; mais j'hésite et je marche en plein rêve. (Elle prend la main de Camillus et l'appuie sur son cœur.)

Voyez, je suis émue et mon cœur se soulève.

GAMILLUS, se levant.

Vous tremblez.

YANTHIS

Non, je songe.

(Elle regagne le banc, s'y assied et fait signe à Camillus de s'asseoir; il s'assied à demi sur le lit, plus bas qu'elle; il lui tient les mains.)

YANTHIS 61

On pressent tout parfois.

Quand j'étais une enfant, ma nourrice à mi-voix, ï.es soirs pour m'endorinir me racontait des contes. Il s'agissait de burgs et de filles de comtes Vivant dans les forêts et dont les fils de rois Devenaient amoureux. Après de longs effrois, Combats, assauts donnés au pied des tours fumantes, Les beaux princes épris épousaient leurs amantes. Puis un soir, oa cessa les doux récits d'amours; Je grandissais, mais moi, moi, j'y songeais toujours ! Que de fois sur ce banc, assise et déjà grande, Ai-je en rêve évoqué les princes de légende ! Que de fois, attentive au pied de ce grand mur, J'ai dans l'ombre écouté frémir le bois obscur, (îuettant dans la forêt vivante ensommeillée L'écho d'un pas lointain bruir sous la feuillée ! J'ai longtemps attendu, seigneur, le fils du roi, Mais le roi ne vint pas : puis un soudain effroi Me prenait : la princesse amoureuse du conte N'était jamais aveugle et mon cœur avait honte...

GAMILLUS

Honte!

YANTHIS

Je suis aveugle.

GAMILLUS

Yanthis!

YANTHIS

Et l'amour Est un dieu de lumière, et puis, de jour en jour, Calme au milieu des bois, je me suis résignée A vivre ici tranquille, obscure et dédaignée,

Quand voilà qu'entr'ouvrant la porte avec émoi,

(Elle se lève.)

Le fils du roi, FAmour, entre et s'en vient à moi. L'Amour... et je m'éveille et m'agite en plein songe. Le présent est si doux qu'il me semble un mensonge.

, CAMILLUS, toujours assis.

Un mensonge î

YANTHIS, debouf.

Trop court... et je me tais.

Enfant!

CAMILLUS, lui baisant les mains.

YANTHIS, debout.

Encore un mot. La nuit, ce voile épais Qui pèse sur mes yeux et mes paupières closes, Est peut-être éternelle, et les jours sont moroses Près d'une fille aveugle, et, quand l'Amour est las, Tôt est fané le rêve et vient un jour, hélas ! Où, le cœur effeuillé, l'amante reste seule. Je tiens là, je le sais, presqu un discours d'aïeule, Mais qui marche à tâtons, seigneur, doit tout prévoir. Restons à l'aube en fleur de notre amour; le soir Est morne, un vent de deuil y pleure, monotone. Nous avons le printemps, pourquoi tenter l'automne! Il faut laisser chacun, seigneur, à son destin. La nuit aveugle et sombre est mère du matin. Mais n'en est pas l'amante... Une autre fiancée Fleurira votre vie, et moi dans ma pensée Je garderai toujours le vivant souvenir Que vous m'avez aimée.

YANTIllS 63

CAMIIiLUS, sanglotant sur ses niaius.

YANTIIIS

L'avenir Appartient aux heureux, aux forts de cette vie. Vous êtes jeune et fort, l'avenir vous convie. Pourquoi pleurer? mon rêve est rempli. L'Inconnu, i/Amour, le (ils du roi des contes est venu.

(Elle fait un mouvemonl pour se dégager et partir.)

CAMILLUS, la retenant.

Mais puisque je vous aime...

YANTIIIS

Hé! suis-je indifférente, Moi, quand je vous avoue, hélas, pauvre ignorante, Que vous vivrez toujours dans mon âme, seigneur!

CAMILLUS, debout devant elle.

Et vous dites : « Partez. »

YANTIIIS

Oui, pour votre bonheur.

l]t pour le mien peut-être.

(Avec un grand geste.)

Adieu, c'était un rêve.

CAMILLUS, la saisissant tout à coup.

Ecoute, je suis riche et puissant, je t'enlève,

Viens, veux-tu? Nous fuirons dans des climats meilleurs,

Loin des hommes méchants, et,..

YANTHIS. dans ses bras.

Pourquoi fuir ailleurs?

CAMILLUS, la baisant sur les yeux.

Ailleurs, je rouvrirai tes yeux clos sous ma lèvre.

(Yanthis sous le baiser chancelle et s'abandonne entre les bras de Gamillus.)

VOIX D'ANTIGONE à la cantonade.

Yanthis !

(Yanthis pâlit et se met à trembler.)

CAMILLUS Qu'as-tu donc? tes mains brûlent de fièvre !

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