‹ ThéâtreChapitre 21 sur 116 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

MYUHUS, LÉONTÈS

(DuranL ce/le tichie, la dernière fenêtre faiblement allumée de l'habilalion doit s éteindre et le théâtre tomber dans la nuit profonde.)

MYRIIUS

Et sans escorte?

LÉONTÈS

J'ai laissé mes soldats là-bas, dans le hallier.

(Au nègre porteur de torche.)

Ibrahim, attends-moi.

(Il fait signe à Myrhus Se refermer la porte. Myrhus obéit, le nègre reste en dehors. Myrhus et le roi sont seuls.)

LÉONTÈS, vivement.

Nul ne peut m'épier, Nous entendre?

MYRHUS

Antigone est là, dans la demeure, .Mais je puis l'éloigner.

LÉONTÈS

Non, je repars sur Theure.

Inutile. La nuit me dérobe à ses yeux. Je viens ici, passant obscur, mystérieux. Dis-moi vite, Yanthis?...

MYRHUS

Hélas ! aveugle encore î

LÉONTÈS, à part.

Je renais.

MYRHUS

Mais bientôt ses yeux clos à Taurore Nageront, je l'espère, en plein azur ouvert.

LÉONTÈS,, vivement, lui prenant le bras. Que dis-tu ?

MYRHUS

Grâce à Dieu, sire, j'ai découvert Le moyen de guérir la cruelle amaurose Qui la navre, et bientôt, comme une jeune rose, Sa prunelle e'clora sous les rayons du ciel.

LÉONTÈS, à part.

J'arrive à temps.

(Prenanf- la main de Myrhus.)

Myrhus, mon arrêt est cruel, Mais il y va du trône et de la paix du règne, Yanthis doit rester aveugle.

MYRHUS

Ah!

LÉONTÈS

Ton cœur saigne, Je sais; j'avais prévu ta peine et tes sanglots. Mais j'ai dit. Yanthis gardera ses yeux clos.

MYRHUS

Seigneur!

YANTins 77

LKONTÈS

Ainsi le veut la fortune jalouse.

Et c'est moi, Léontès, son oncle, qui l'épouse.

MYRHUS

Vous, seigneur? Yanthis...

LÉONTÈS

A ton naïf effroi.

Je vois que tu rêvais un autre que ton roi Pour cette pauvre enfant... hé 1 j'en revais moi-même Un autre, jeune et beau, le fils ingrat que j'aime, Et dont le ciel vengeur a fait mon châtiment. (Prenant la main de Myrhus.)

Le présent me punit, Myrhus, cruellement. Camillus m'a quitté, mon seul fils,

MYRHUS

Tout s'expie.

LÉONTÈS

Je sais; de frère à frère une guerre est impie.

J'ai porté chez les miens le désastre et le deuil.

Mais Dion avait trop irrité mon orgueil;

Il avait trop compté sans mon âme hautaine.

J'avais connu son joug, il éprouva ma haine.

Le sort me fit vainqueur : dans le feu du combat

Dion fut égorgé par la main d'un soldat.

Quant à l'enfant royale, à travers la mêlée

Emportée...

MYRHUS

Elle fut par la flamme aveuglée.

LÉONTÊS

Oui, ce fut le remords de ce jour triomphant. -

Tu m'es témoin, Myrhus, que j'aimais cette enfant.

Mais tu sais mes projets et l'union rêve'e :

Yanthis, par mon ordre en ces lieux élevée,

Devait à ses quinze ans et guérie à son tour

Par tes soins, épouser Gamillus... et ce jour

Qui lui rendrait la vue avec le rang suprême,

Ce jour, en la ceignant du même diadème

Que son cousin, du trône assurait l'avenir,

Éteignait toute haine et jusqu'au souvenir

Du passé... Je comptais sans les vices du prince,

Camillus m'a quitté, Myrhus, et la province

Est témoin depuis lors d'un homme de mon nom!

De mon sang, devenu le hochet d'un bouffon,

Le triste compagnon d'un fou, d'un fils d'esclave...

Car, devine avec qui le prince, hélas! me brave?

Avec Prisca! Prisca, le bouffon de ma cour.

Ils ont fui l'autre mois tous deux... Depuis ce jour.

Ils vont discréditant parmi la populace

Ma race et mon honneur; le fou fait la grimace;

Mon fils, lui, fait le sot et conte mes projets...

... Enfin l'orage gronde, et parmi mes sujets

Le bruit s'affirme et croît qu'Yanthis vit encore,

Où? C'est là mon secret : jusqu'alors on l'ignore;

Mais pour le découvrir il suffit d'un instant.

Le parti du feu roi se redresse insultant,

Il réclame Yanthis... Yanthis découverte,

Myrhus, c est ma ruine et c est aussi sa perte;

C'est la guerre allumée entre les deux partis,

Les révoltés ici s'emparant d'Yanthis,

L'emmenant avec eux... Tu frémis d'épouvante!

Vois-tu la pauvre enfant entre leurs mains virante!

YANTHIS 79

La vois-tu devenue, entre les socs luisants, Les piques et les faux, reine de partisans!

MYRIiUS

La pauvre enfant!

LÉONTKS

Expie, elle aussi, sa naissance.

Ah! c'est un lourd fardeau, Myrhus, que la putesance! Comprends-tu maintenant l'alarme de ton roi ? Sa présence en ces lieux est un danp^er pour moi. C'est un danger pour elle... Eh bien! moi, je la sauve. Elle, vierge au front d'or, moi, vieillard au front chauve, Je réponse... à l'enfant de mon frère exécré Je remets la couronne et le spectre sacré, Roi, j'en fais une reine, et l'honneur de ma couche Confond tous les partis en leur fermant la bouche. Comprends-tu maintenant pourquoi ses pauvres yeux Doivent rester fermés ? L'époux est morne et vieux. Et l'épouse, en restant de ténèbres voilée. Aveugle, ignorera qu'elle est vive immolée. (Il se dirige vers la porte du jardin.)

J'ai dit. Adieu, Myrhus... Je reviendrai demain Chercher l'enfant royale et consacrer l'hymen; Je m'en remets à toi... Son âme est vierge encore, Tu la tiens dans tes mains. Sa beauté qui s'ignore, Soumise acceptera tout des mains de Myrhus. Éveille en son esprit le mirage confus Du trône, des honneurs, de la toute-puissance. Dis-lui que je suis roi, l'homme heureux qu'on encense, Par les villes en fête et les bourgs querelleurs. Celui dont les chemins luisent jonchés de fleurs. (S'arrètant près de la porte.)

Dis-lui que ma vieille âme est brûlante et meurtrie, Que je l'aime. (Une femme est toujours attendrie Par ces mensonges-là.) Vante-lui sa beauté,

En un mot, rends-la femme.

'l\ prenti le bras de Myrhus.)

Et de la cruauté

De ce royal hymen ne maudis et n'accuse Que le sort et mon fils...

(II monte les degrés de la porte et s'arrête, fixant Myrhus.)

Et si Tenfant refuse^, Je t"en préviens, Myrhus, je m'en prendrai à toi.

MYRHUS, incliné.

Seigneur...

LÉONTÈS, ouvrant la porte. Tu m'as compris ?

MYRHU-S. toujours iiicliné.

Sire, vous êtes roi.

Par la porte enlr'ouverte, on voit le nègre porteur de torche. Léontès et le nègre s'enfoncent dans la forêt. y

RIDEAU

Page 1