‹ ThéâtreChapitre 44 sur 116 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les précéde>te3 cachées, ROTTERIK, BELLANGÈRE

BELLANGÈRE

Oh ! monseigneur, pourquoi m'avoir amenée ici ? Ces bois de justice et ces cubes de pierre, et toujours ces pi-

LA MANDRACORE 141

bets comme autant de grands bras noirs dressés contre le ciel !

ROTTERIK

Oui, c'est un charnier, et l'endroit ne paraît pas te p]air<\ petite tourterelle; mais j'aime ta terreur (roiseau palpitant dans mes doigts. Tes yeux sont plus beaux agrandis par répouvante, le fard le plus délicat est celui de l'angoisse, et à te sentir ainsi défaillir contre moi, c'est ton âme, il me semble, que je bois sur tes lèvres, (ii remisasse sur la bouche.)

MEGGIROUDE et COSSINE, cachées.

Oh! oh! oh!

BELLANGÈRE

Vous dites toujours des choses étranges et que mon à me ne saisit pas! Monseigneur, vous ne me parliez pas ainsi dans le petit bois de frênes, et j'aimais bien mieux votre air et vos paroles avant de venir dans cet affreux endroit.

ROTTERIK

C'est parce que tu es encore une petite fille, Bellangère; mais, quand tu connaîtras mieux l'amour, c'est toi qui mèneras tes soupirants errer dans les cimetières. Rien ne fait mieux arder un drille que la vue d'un tombeau, rien ne pousse plus à la fermentation de la vie que la pensée de la mort. Sens-tu cette pestilence dans l'air? cette odeur de charogne t'avertit que l'existence est courte, la volupté brève, irrévocable, hélas! et que rien ne vaut la minute où nos bouches s'écrasent dans \o nn'^mo baiser. ,ii rembrasse enciire.i

BELLANGÈRE

Vous me faites mal, monseigneur.

ROTTERIK

Vraiment, me prenais-tu pour un roucouleur de romances? (Lui serrant violemment les bras.) Je te fais mal et tout à l'heure je te ferai bien plus de mal encore, et tu me diras merci pourtant.

BELLAXGÈRE

Mon bon seigneur, laissez-moi, monseigneur!

ROTTERIK

Tu veux que je fabandonne aux pieds de ces potences? Tu sais qu'il est de joyeux pendus! Vois, le jour baisse, les suppliciés défunts vont tout à l'heure sauteler à clochepied dans la lande. Serais-tu curieuse de leur danse?

BELLAXGÈRE

Vous dites des choses affreuses, monseigneur! (Elle se presse contre lui.) Allons-nous-en, j'ai peur.

ROTTERIK

Alors, tu ne veux plus me laisser là, méchante ; allons, embrasse-moi; tu es très belle, ce soir, Bellangère, le sais- tu?

BELLANGÈRE

Et vous, bien terrible pour celle qui vous aime; allons, rentrons, mon adoré prince. Il se fait déjà tard, et nous sommes loin du manoir royal.

ROTTERIK

Du manoir de notre bonne mère? Croirais-tu, par hasard, que je vais t'y ramener? Non pas. Ni ce soir, ni demain, ni demain ni jamais vous ne rentrerez là-bas servir ^Yfiç ces mains qu'a ba.isées votre fti^ttre!

BELLANGERE

Seigneur 1

ROTTEKIK

Oui, tu es bien à moi el la proie de ton prince, petite BelUingère, le vin est tiré, il faut le boire... En admettant que je te laisse ici, retourneras-tu seule à pied à travers ces deux lieues de bruyère, ou passeras-tu la nuit aux pied de ces gibets ?

BELLANGÈRE, se tordant les main;*.

Mon Dieu ! mon Dieu !

ROTTERIK

Le lieu est mal fréquenté, je t'en préviens. Le baiser goulu des vampires ou les doigts griffus des sorcières — car elles doivent pulluler ici sur les minuit — c'est là ce que tu préfères à la couche royale et à mon bel amour? (il l'eulace.)

BELLANGÈRE, se débattant.

Monseigneur ! Monseigneur !

ROTTERIK

Personne ne peut entendre tes cris. A quoi bon ces simagrées d'écolière? Allons, consens: je te ferai riche. Tu viens?

BELLANGÈRE, pleurant.

Ah! vous m'avez trompée! Si j'avais su? C'est une lâcheté !

ROTTKRTK Parbleu! (il Icnlraîuc, ils sorlcnl.;

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