AVEC OLIVIER DE GOURCUF MUSIQUE DE P^ÉLIX DESGRANGES
PERSONNAGE
OYOU-KI Mlle Jeanne Litini
Représentée à la Salle de la rue de Lancry le 22 Décembre 1803
La scène représente l'inlcrieur de la maison d'une Geislia ou danseuse japonaise. — Au fond, donnant sur la campagne, une porte fermée par un rideau de paille. A gauche, en pan coupé, une petite porte ouvrant sur une autre pièce. A droite, un cabinet japonais surmonte d'une pendule et renfermant des lasses, des assiettes, une tliéière, une boite à tlié et deux petits vases de fleurs.
— A droite du meuble, une petite table basse, deux coussins. Plus loin, du même côté et presque à l'avantscène, une autre table sur laquelle est un jeu de cartes.
— A gauche du spectateur, dans le fond, une fenêtre et prè^ d'elle, au mur, une glace et, de chaque côté, des lanternes en papier allumées. Plus loin, un clou disposé pcuir accrocher une lanterne. Presque à l'avant-scène et bien en vue du public, sur un chevalet, le portrait d'un Samuraï ou guerrier japonais.
|Dans un salon, on peut remplacer toute la partie gauche du décor par un paravent à trois feuilles avec une table sur buiuelle sera posée la glace. Il sera facile d'y accrocher des lanternes. A côté, un autre petit paravent laissant une ouverture figurant une fenêtre. On pourra y lixer le portrait. Le couvert sera dressé à l'avance sur l'une des petites tables.)
Costume de la danseuse : Longue robe de soie peinte à manches pagodes, chignons en coques très relevées tra- MMsé d'une longue épingle d'or et parsemé de fleurs de cerisier. Le visage tout blanc, badigeonné de blanc d'amidon connue celui de Pierrot, avec les yeux allongés, les sourcils agréaltlemcnt arqués au crayon noir, les lèvres très rouges. Aux pieds, des sandales japonaises.
Oyou-Ki entre par la porte de droite. Elle tient de la main droite une lanterne alhnnée, et de la main gauche une lettre dépliée, qu'elle lit.
A petits pas elle descend vers la gauche, jusqu'au second plan, et s'arrête.
Comme c'est ennuyeux ! Je n'y vois pas assez clair pour achever la lecture de cette lettre. Non, décidément, je ne puis pas.
Elle aperçoit les deux lanternes placées de chaque côte de la glace. Avec un petit regard malin, au public :
Je vais accrocher ma lanterne à côté. Comme cela, j'y verrai mieux.
Elle met sa lanterne au clou et reprend sa lecture.
C'est très bien ainsi, j'y vois parfaitement. Lisons... que c'est gentil ce que l'on m'écrit là ! Comme j'en suis flattée !
Avec une petite moue pudique : ■
Ah ! par exemple ! voici qui est un peu léger.
Elle cesse de lire.
Enfin ! il faut m' aimer pour me dire ces choses-là Et comme ce qui suit est passionnant ! Il est exqui de se sentir aimée ainsi !... Cette lettre, que je Ter brasse.
Oijou-Ki porte la lettre à ses lèvres, la presse tendi' ment: puis, d'un geste plein d'amour, elle montre portrait du guerrier à droite du spectateur.
Voilà celui qui m'a écrit cette lettre ; je vais serrer précieusement sa missive.
Elle met la lettre dans sa ceinture.
C'est un beau guerrier, fier et superbe. Il a une cuirasse et porte une lance, avec un sabre magnifique- II me plaît de le regarder ainsi, longuement, tendrement... Il m"aime. Quelle joie !... Et il va venir ici... Quel bonheur ! 11 viendra, car il me l'a écrit... Il faut que je me pare, que j'ajuste ma toilette devant cette glace.
Au public :
Suis-je bien ainsi, dites ? Mes cheveux sont-ils arrangés avec goût ? Comment va ma robe ?...
Elle dirige des regards fiirtifs vers la glace.
Vraiment, je suis jolie ; je m'amuse et je ris de me voir ainsi. Et quand je suis contente, je danse.
Elle retire une rose qu'elle a dans les cheveux et, tout en dansant, elle s'adresse à cette rose.
Dis-moi, est ce que le beau guerrier qui est là, en peinture, m'aime vraiment?...
Elle s'arrête et approche la rose de son oreille.
Voyons ! je t'écoute ; j'attends ta réponse... Tu me réponds oui ! Quel bonheur !...
Elle cesse complètement de danser.
Je t'embrasse, rose chérie, et je te mets dans mon corsage. L'heure va sonner; elle sonne...
Comptons!... Une, deux, trois... Serait-ce déjà... ? Mais non, la lettre que je hs... (Elle montre quatre doigts) indi(]ue seulement quatre heures... C'est bien dans une heure qu'il doit venir... Eh ! bien, attendez, j'ai une idée...
Elle prend à terre un coussin, va le déposer à l'acantscène à gauche ; elle se dirige ensuite vers le fond, prend
un tabouret et l'apporte devant le coussin. Puis elle retourne au fond, tire du grand meuble un plateau sur lequel est disposé un service à thé et prépare le couvert sur le tabouret.
Tout ce que vous voyez là n'est pas pour moi, non ; c'est pour lui, et je suis ravie et je me plais à cette pensée...
Au moment où sa joie devient exubérante, elle s'arrête court, regarde le public, retourne au fond de la scène, prend dans le meuble un vase à fleurs, retire la rose de son corsage, la met dans le vase, et pose le vase sur le tabouret.
Comme je l'aime!... Quand il arrivera j'irai à sa rencontre ; je le prendrai par la main ; je l'amènerai ici, je le ferai asseoir sur ce coussin et alors, en son honneur, devant lui, si beau, si majestueux, je danserai pour le charmer.
Oijou-Ki se met à danser avec coquetterie en frappant dans ses mains et en ayant l'air de s'y regarder, comme dans un miroir.
Au moment où la danse s'achève, bruit à la cantonade.
Quel est ce bruit, là-bas ? Je ne me suis pas trompée ; j'ai bien entendu quelque chose. Il me semble que le bruit s'éloigne... En m'approchant de la fenêtre, je l'entendrai mieux. Oui, comme cela. Mais non, plus rien. C'est dommage! Hélas! Je me sens toute triste... Qu'est-ce encore! Ah! c'est la pendule qui sonne... Une, deux, trois, quatre... Cette fois, elle a bien sonné quatre fois. Et cette lettre ? oui, cette lettre, que je tiens là, annonce qu'il doit venir à quatre heures... C'est affreux... Il est maintenant ei retard.
Interrogeant le public :
Dites ! J'attends votre réponse. Et cette lettre qui me parle d'amour, de- rendez-vous, me tromperaitelle?... J'ai la lièvre, la têto me brûle... Mon sang bout. Est-ce quil m'aime? Est-ce qu'il va venir? Mais, répondez moi donc, ne comprenez-vous pas que l'attente, l'inquiétude me déchirent le cœur? Rien! Toujours rien !... Ah ! ces cartes, sur le tabouret, oui, là! elles me diront la vérité... Les voici dans ma main ; mais au moment de les consulter, j'ai peur ; je tremble ; mes genoux fléchissent sous moi.
Elle tombe à genoux, faisant face au public. Elle a pris les cartes, les bat, les coupe, en tire cinq ; elle semble se livrer aune combinaison, la suivant des yeux et par deux fois l'indiquant du doigt. Elle reprend les cartes les coupe, les mélange encore ; en laissant les cinq premières cartes déjà posées, elle en dispose cinq autres; à peine la cinquième est-elle posée qu'elle recule épouvantée, revient en avant, montre du doigt le fatal assemblage de cartes et manifeste une violente douleur.
Ah! c'est une torture intolérable!... Encore une fois, pour la dernière fois, cartes, répondez-moi ! Viendra-t-il ? M'aime-t-il ?... Mais non, ces cartes ont répondu... plus d'espoir! Hélas! c'est fini!
Elle se lève, recule, et, cachant son visage dans ses mains, elle pleure ; mais, lentement, elle retire ses mains, elle a l'œil fixé dans le vague, elle semble méditer.
Je ne pleure plus, je ne tremble plus ; mon parti est pris. Puisque tout est perdu, il faut que je meure : je vais me tuer.
Oyou-Ki lève lentement le bras droit, le dirige vers sa ceinture et d'un mouvement brusque pose la main sur le
poignard qu'elle tire pour s'en frapper. A ce moment, et pendant qu'elle occupe le milieu de la scène, le galop d'un cheval se fait entendre de nouveau.
Elle s'arrête, immobile, puis écarte le bras, et, encore un peu inquiète, elle écoute.
Serait-ce lui, enfin ? Je n'ose y croire. Et, pourtant... je ne rêve pas... Ce bruit, je l'entends... Et la lettre m'a dit qu'il allait venir, et la rose m'a dit que j'étais aimée...
Elle gagne la porte du fond à reculons, étend entièrement le bras, laisse tomber le poignard. Elle se remet à écouter encore ; son visage s'éclaire et elle porte la main gauche à son cœur, commepour en contenir les battements.
Oui, oui, je ne me trompe pas ; entendez-vous ? Vous entendez bien ?
Rassurée, mais encore très émue, elle écarte le rideau et lève les bras avec transport :
. Oh ! bonheur ! c'est lui ! c'est lui !
Oyou-Ki se précipite vers la porte.
RIDEAU