SA MÈRE
Représenté pour la première fois au théâtre de la Galerie Vivienne, le i2 Décembre i894
La scène représente une chambre à coucher de jeune fille. Porte au fond. — A droite, au premier plan, un chevalet de peintre; au deuxième plan, une fenêtre. Entre la fenêtre et le chevalet, un carton à dessins posé sur un escabeau. — A gauche, au premier plan, une cheminée avec pendule et flambeaux allumés ; au deuxième plan, les rideaux blancs d'un lit dans une alcôve qu'on n'aperçoit pas. — Au milieu de la scène, une table sur laquelle se trouvent un bougeoir et un calendrier américain posé sur un petit chevalet ; à gauche de la table un fauteuil, et à droite, un peu en avant, deux chaises placées l'une à côté de l'autre et figurant un banc. — Accrochés à gauche de la cheminée, le portrait d'Alice et à droite celui de sa mère. Sur le devant de la scène, du côté de la cheminée, une robe de mariée étendue sur un fauteuil
Au lever du rideau, Alice se tient au fond près de la porte entr' ouverte :
— Tu te maries demain, lui dit sa mère restée dans la coulisse. Ce sera une journée pleine d'émotions ! Repose-toi bien, mon enfant ; bonne nuit, Alice !
D'un geste affectueux la jeune fille rassure sa mère. Elle lui envoie un baiser pendant que celle-ci s'éloigne. Puis elle l'accompagne du regard. Ensuite, tournant les yeux vers le tableau placé à droite de la cheminée, elle
le désigne et lui adresse un nouveau baiser, en exprimant que ce portrait est celui de sa mère dont on vient d'entendre la voix.
Alice se dirige ensuite, à pas lents, vers la cheminée, défait le ruban de sa natte, machinalement le dépose sur la tablette, puis reste rêveuse un instant. Soudain elle aperçoit sa robe, sa couronne et son voile de mariée. Alors sacoquetterie s' éveilleets'adressantaux spectateurs:
Oui, oui, mime-t-elle, cette belle robe blanche est pour moi. Vous voulez peut-être savoir avec qui je me marie? Je n'ai rien à vous cacher. Contran, mon fiancé, est un fier jeune homme... avec des moustaches superbes ! vous allez en juger, car je vais vous montrer son portrait, un fusain fait par moi.
Alice se dirige vers le carton à dessins et vivement en tire une feuille sur laquelle se voit un singe.
Elle la montre d'un air triomphant au public sans l'avoir regardée.
Est-il assez beau, hein ? semble-t-eUe dire. Comment, vous riez ? vous vous moquez ? Oh ! fait-elle, tout à fait confuse en s' apercevant de saméprise, excusez-moi, je me suis trompée, mon futur est mieux que cela, bien mieux.
Elle va de nouveau au carton à dessins, en sort une seconde feuille et s'assure cette fois qu'elle ne commet pas d'erreur.
C'est bien lui ! Regardez-le ! N'est-ce pas qu"il est charmant ?
Après avoir posé le poi'trait sur le chevalet de peintre, elle souligne du doigt la date du S juillet qui se trouve inscrite au-dessous.
Oh ! cette date, que de souvenirs doux et chers elle évoque! Ce fut mon premier jour de bonheur! C'était à la campagne. 11 mavait oflert son bras et nous nous promenions. Mon ombrelle me protégeait du soleil, le temps était radieux. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Soudain, avisant un bosquet ombragé, il me montra un banc et me proposa de nous arrêter un instant. J'acceptai et je m'assis. 11 prit place à côté de moi. Comme nous étions émus ! Nous ne trouvions rien à nous dire. Notre contenance devenait de plus en plus embarrassée. Contran traçait du bout de sa canne des ronds dans le sable. Moi, plus nerveuse, ^"y faisais des trous avec la pointe de mon ombrelle.
Ce mutisme se prolongeant, la situation devenait dillicile. J'eus alors recours à un petit stratagème, oh ! bien innocent, pour rompre son silence. Je laissai volontairement tomber mon mouchoir à ses pieds, il s'empressa de le ramasser et de me le rendre, non sans l'avoir effleuré de ses lèvres. La galanterie l'emportant bientôt sur la timidité, il alla cueillir des fleurettes dans le g-azon, en fit un bouquet et me l'ofTrit en s'agenouillant devant moi. Ce fut d'une main tremblante que je pris le bouquet et mon cœur battait à se rompre quand je l'attachai à mon corsage. Alors, enhardi, encouragé par mon trouble que vainement j'essayai de lui cacher, il m'avoua doucement qu'il m'aimait et qu'il serait le plus heureux des hommes si je voulais lui accorder ma main.
Oh ! quelle joie je ressentis ! Cette main qu'il désirait tant, il fallait (jue ma mère la lui accordât la première. Je la lui tendis cependant en me levant et en me détournant pour cacher mon émotion. Il y déposa un baiser respectueux et tendre. Certain
qu'aucun obstacle à notre union ne viendrait de mon côté, il me remercia avec transport et partit comme] un fou.
Demeurée seule, je ne pus me défendre d'une i inquiétude qui tout d'un coup m'étreignit le cœur. Sil ne m'aimait pas autant qu'il le disait ! Je voulus immédiatement m'assurer de la sincérité de ses sentiments, j'arracliai une marguerite au bouquet qu'il venait de me donner. A mon grand désespoir la fleur consultée répondit : (( Pas du tout. » Oh ! c'était impossible, elle mentait ! Je m'aperçus bientôt qu'en effeuillant la marguerite j'avais laissé tomber sans y ' prendre garde un de ses pétales. La vraie réponse c'était : Je t'aime ! Certaine de son amour, j'embrassai la fleur avec transport. Je me sentais folle de bonheur.
Le jour même, en tenue de cérémonie, Gontran se présentait chez ma mère et demandait ma main. Il l'obtint sans difficulté, car il en était digne. Notre union fut décidée sur le champ.
Au public.
Et voilà le premier chapitre de notre petit roman ; demain nous serons mari et femme, comme ce sera gentil.
Elle saute de joie. On entend dans la coulisse la voix de la mère.
— Comment, encore de la lumière ? Mais tu ne veux donc pas dormir ?
Alice court souffler les bougies allumées qui sont sur la cheminée et se dirige doucement sur la pointe des pieds vers la porte du fond. Elle écoute un instant et redescend la scène après s'être assurée que sa mère est bien partie.
Oh ! comme il est tard, fait-elle, en regardant la jendule. Ma mère a raison, il faut que j'aille me reposer.
Elle allume la bougie qui se trouve sur la table et, :oute pensive, se dirige à pas lents du côté de lalcôve. Soudain elle se ravise, se rappelant qu'elle a oublié le niban de sa natte. Elle descend vers la cheminée pour y orendre le ruban et vient se placer devant le fauteuil où ûlc se laisse choir.
Elle remet sur la table son bougeoir et s'abandonne à ia rêverie. Le sommeil la gagne un instant. Elle ferme les paupières, mais elle les rouvre presque aussitôt.
Dormir là, dans ce fauteuil, oli ! non !... Et d'ailleurs, iormir ! avec tout ce qui me trotte dans la tête!... Quand je songe à tout ce qui se passera demain !... Vraiment je ne le pourrais pas.
Elle arrache un feuillet du calendrier à éphémérides et regarde la date nouvelle.
Demain ! quelle journée !
Elle énumère les divers incidents de la journée de son mariage.
Il faudra primo, m'habiller. On serrera mon corset à casser le lacet, car je veux avoir la taille très fine. Le coiffeur viendra ensuite ; comme toujours, il me brûlera les cheveux et m'enfoncera quelques épingles dans la tête. C'est inévitable. Pour être belle, il faut savoir souffrir un peu. Mon bouquet, ma couronne et mon voile mis, nous partirons ; un landeau nous attendra à la porte. Le cocher, raide sur son siège, aura à la boutonnière un bouquet de fleurs d'orangers. Il fouettera ses chevaux. En quelques minutes nous serons arrivés à l'église.
Les portes s'ouvriront toutes grandes. Les orgues entonneront un chant d'allégresse. Précédée du suisse en grande tenue, je ferai mon entrée au bras du père de Gontran. A droite et à gauche la foule formera une haie et se pressera pour me voir. Les yeux baissés, jS subirai les regards des curieux. Devant le maître-autel, on m'indiquera une place.
Elle s'agenouille sur le dos d'une chaise qu'elle incline.
Mon fiancé s'agenouillera bientôt, lui aussi, à ma gauche. Je prierai ardemment pour notre bonheur. Puis, la messe dite, le prêtre demandera à Gontran s'il consent à me prendre pour femme. Qui sait, distrait ou troublé, le pauvre garçon aura peut-être une seconde d'hésitation. Je veillerai, et s'il en est ainsi, je le pousserai vivement du coude pour le rappeler à la réalité. Je le connais, il répondra aussitôt par un oui énergique et décidé. Mais moi, quand la même question me sera posée, je me connais aussi, l'émotion me coupera la voix et le oui qui s'échappera de mes lèvres sera à peine articulé.
Le prêtre remettra ensuite à Gontran l'anneau nuptial. 11 me faudra ôter mon gant. Mon mari me glissera l'anneau au doigt. J'essuierai à ce moment une larme que je ne pourrai retenir. Lui me pressera furtivement la main. Le suisse fera alors résonner sa hallebarde sur les dalles et conduira le cortège à la sacristie. Triomphante, alors, je saluerai en passant tous nos amis.
A la sacristie, les invités défileront. Ce seront des salutations, des serrements do mains et des présentations à n'en plus finir. On m'embrassera... trop. Gontran surtout ne sera pas content.
Enfin nous arriverons au restaurant.
Elle va s'asseoir.
La table, brillamment servie, sera entourée de iiomjreux convives. Pendant le repas, on me servira du ;hampagne qui moussera. Je n'en boirai pas trop pour îviter que ce vin me monte à la tète, autrement on •irait de la mariée : schoking- !...
Tout à coup, nous entendrons s'accorder dans la ialle voisine les instruments de l'orchestre. On se èvera de table. Les jeunes gens viendront m'inviter 1 danser. Je les refuserai tous et j'ouvrirai le bal avec Tion mari. Nous fuirons la cohue tout en dansant et lous nous trouverons bientôt seuls, très loin du grand ialon. Là, il m'enlacera i)Ius étroitement et me dérojera un baiser.
Je feindrai de le trouver bien audacieux. Il me proposera de fder à l'anglaise, j'accepterai, et... chut! Vous nous sauverons en tapinois, sans que personne s'en aperçoive.
Arrivée dans notre appartement, j'aurai la douce mrprise du nid somptueux que mon mari a fait préjarer. Je m'extasierai sur notre charmante installation, >ur le goût qui y aura présidé, sur les meubles et les jolis bibelots qui l'orneront.
Mais bientôt, à la pensée d'être seule avec lui, de ne ilus avoir ma mère entre nous (Elle regarde le portrait le sa mère.) une grande grande frayeur s'emparera le moi ; mon premier mouvement sera de lui rendre 'anneau et de chercher à m'enfuir.
Alice, à ce moment, regarde le portrait de Gontran posé sur le chemlet.
Oh ! non ! je ne te ferai pas ce chagrin. Tu m'aimes rop... Moi aussi... Je le garderai, cet anneau. Ras- ;uretoi, mon bicn-aimé. Je le garderai,.,
Elle envoie des baisers au portrait. — Voix de la mère dans la coulisse.
— Allons, allons, réveille-toi, Alice. 11 est temps de se lever.
Alice va à la fenêtre et ouvre les rideaux.
Le jour ! Déjà !... Dans quelques heures, Mademoiselle, on vous appellera Madame.
Elle souffle sa bougie.
Comme elle a passé vite, cette nuit blanche !
RIDEAU