SCENE TROISIEME
SUZANNE
Abstenez-vous, je vous prie, de ces comparaisons désobligeantes. Et tâchez de ne pas vous occuper de Raoul. Sinon, je serai forcée de vous rappeler à l'ordre. Raoul fait un signe approbatif.
PHILIPPE
Soit ! mais que, de son côté, il se dispense de me critiquer; ce n'est pas pour lui que je parle, je me soucie peu de son approbation.
SUZANNE
Ne vous fâchez pas, voyons!... Et abordez votre sujet... si vous en avez un.
Raoul tousse.
PHILIPPE, d'u7i ton narquois.
Une mauvaise toux !...
SUZANNE
En voilà assez ! Oui ou non, voulez-vous commencer?
PHILIPPE
Je commence.
// tousse, à l'instar des orateurs qui s'apprêtent à parler. — Raoul se dirige vivement vers lui et lui tend une hoxte de pastilles.
A Raoul.
Merci, mon vieux, je n'en use pas ; l'eucalyptus, c'est bon pour toi !
SUZANNE
Vous êtes agaçant à la fin !
PHILIPPE
Mademoiselle, je ne m'amuserai pas plus longtemps
aux bagatelles de la porte, j'abandonne à ses pitreries ce simlesque jocrisse et j'entre résolument dans la place. Je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vue. J'avais quinze ans, vous en aviez douze ; mais vous étiez déjà une petite femme accomplie, d'une grâce adorable, d'une coquetterie troublante et d'un esprit terrible. Belle, cela va sans dire. Vous aviez déjà une petite cour qui se disputait vos sourires. Vous vous moquiez de tous, mais si gentiment, qu'aucun n'a pu vous en garder rancune. Raoul et moi, nous étions parmi les plus assidus, les plus empressés. — Nous étions aussi, je crois, vos amis les plus proches. Vous n'aviez pas de secrets pour moi. A l'égard de Raoul, vous vous montriez réservée ; on ne se confie pas aux bavards, et il était de ceux — vous le saviez — qui ne peuvent se taire. On prévoyait qu'il tournerait mal... et il a tenu ce qu'il promettait.
SUZANNE, sévèrement.
Philippe !
PHILIPPE
Dame ! il est devenu avocat. Je n'insiste pas. — Avons-nous assez joué ensemble, au lawn-tennis, au croquet, à la corde, à colin-maillard !...
Raoul imite chacun de ces jeux au fur et à mesure que Philippe les énumère.
SUZANNE
C'est vrai.
Raoul exprime que Suzanne jouait aussi à sautemouton.
A saute-mouton aussi ; j'étais un vrai garçon.