‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 110 sur 220 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

à Sa Majesté tous les motifs de précipiter son intervention.

LE CHEVALIER

Croyez-vous l'avoir persuadée?

SULEAU

J'avais, en face de moi, un empereur de quarante-quatre ans, auquel il reste à peine quelques mois d'existence, et un premier ministre qui, en cette fin de l'année 1791, est presque jumeau avec le siècle! Quelles sensibilités voulez-vous qu'on éveille, au sujet de l'avenir, chez des gens à qui leur santé ou leur âge ne promettent plus de vivre?... L'année dernière, Léopold-Joseph II n'était encore que grand-duc de Toscane, se plaisant aux arts et à la beauté. On chuchote qu'en venant occuper l'empire il a ramené, de Venise, un harem. Et, en eflfet, aux manières douces de ce monarque pâle, à ses sursauts exaspérés, on croit bien discerner les caractères d'une agonie sous des baisers!... Advienne que pourra! Je reprends mon chemin. (Il fait mine de se retirer.)

LE CHEVALIER, Vanctant avec reproche.

Monsieur Suleau !... Vous ne m'avez pas seulement demandé qui je suis!

2}0 TIIEKOIGNE D K MÉRICOUKI

SULEAU

Pardonnez- moi!... Je m'étais effectivement contenté de voir en vous un compatriote, un émigré, un abonné de mon journal!...

Lli CHEVALIER.

Je suis le chevalier Maynard de La Valette... (Siileau s'incline nègligfwincnt.)Ce nom ne VOUS dit nen?... (Snleau marque de l'ignorance.) Il a cependant un titre à fixer votre attention. Voici neuf mois que, dans la nuit du 15 février 1791, aux environs de Liège, celui qui vous parle a enlevé un monstre à face humaine, votre bête noire : Théroigne de Méricourt !

SULEAU

Certes, je me rappelle qu'à la rédaction des « Actes des Apôtres » nous fûmes alors informés qu'elle venait d'être pendue. Et nous avons aussitôt rédigé une complainte, dont les bons e.sprits s'amusèrent, sur l'élévation subite de la donzelle, par le cou...

LE CHEVALIER, secouant la tète.

Malheureusement, quand je l'eus remise à la police autrichienne, Théroigne ne fut qu'emprisonnée dans la forteresse de Kucfstein, en

A cru I, se EN i; 11 231

Tyrol... Et aujourd'hui, par ses instances, par ses ruses, elle s'est fait amener à Vienne, où elle a obtenu que l'I-mpereur lui-même l'interrogerait,

SULKAU.

Ah bah !

Lli CHEVALIER,

Puisque vous êtes en ces lieux, je vous invite à la charger, avec moi, de tout votre témoignage,

SUD- A u .

Quel témoignage?

LE CHEVALIER

Vous n'avez qu'à soutenir ici, de vive voix, tout ce qui a été imprimé contre Théroigne, aussi bien par vous-même que par les gazettes auxquelles vous collaborez. Après avoir, à diverses reprises, et si profondément, blessé cette furie, ne la laissez pas échapper à son châtiment!... Si elle devait, un jour, vous tenir sous ses ongles, brrr! ne sentez-vous pas combien vite vous seriez déchiqueté?

SULEAU

Ne comptez pas sur moi, chevalier. Ma foi,

252 TIIEROIGNE DE MERICOURT

non!... Si j'avais rencontré cette créature en train d'exercer librement sa malfaisance, je ne me serais pas embarrassé des prétendues immunités de son sexe. Je l'aurais peut-être bien traitée en mauvaise bête errante, sur qui on lève la trique jusqu'à l'assommer. Mais la question ne se présente plus ainsi. La main de justice s'est maintenant abattue sur Théroigne. Il appartient de faire la besogne aux magistrats instructeurs et aux geôliers. Je n'en suis pas!

LE CHEVALIER, dèfii.

A votre convenance !...

SULEAU, s'en allant.

Adieu, chevalier,

LE C H K V A L I E R , /<; retenant.

Est-ce en France que vous retournez?

SULEAU

Directement. Je serai à Paris avant le ler janvier 1792.

LE CHEVALIER

Je n'ignore pas que votre dévouement à la i cause du trône vous a valu l'accès des Tuile-

A CT K I , s C U N K 1 1 I 233

lies. Q.uand vous approcherez le roi Louis XVI, tâchez, je vous prie, de l'intéresser à mon sort. Je suis dans de tels embarras pécuniaires!...

SULE.\U, gagnant la porte.

Je ferai votre commission...

LK CHEVALIER, le poursuivant.

Ainsi, dès à présent, si vous pouviez, vousmême?...

SULKAU.

Au revoir!... au revoir!... (Il sort par le fond.)

SCÈ'KE III

LH CHEVALIER, KAUNITZ, entrant par la gauche, avec un dossier sous le bras.

KAUNITZ

Bonjour, chevalier de La Valette. Vous aviez urgence à me voir ?

LK CHKVALIF.R.

Oui, Excellence.

TU KR 01 G NE DE M K R I C O U R i

KAUNITZ, insliillaiil le dossier sur le bureau.

Je regrette de vous avoir fait attendre. Sa Majesté a voulu achever avec moi de parcourir le dossier de Théroigne de Méricourt.

LE CHKVALIER.

Excellence, c'est à ce propos que je viens!... L'Empereur va-t-il réellement pousser la condescendance jusqu'à faire comparaître cttte créature devant lui ?

Ici même, dans quelques instants.

LE CHEVALIER

Permettrez-vous qu'elle exploite la bonté du souverain, comme elle a déjà ensorcelé son juge auTyrol? Je vous répète qu'ellea menél'émeute d'octobre, il y a deux ans.

KAUNITZ

Le Châtelet de Paris a informé sur cette affaire pendant sept mois. La procédure nous a été transmise; elle n'a rien établi ni retenu contre Théroigne.

LE CHEVALIER

Quand même Théroigne s'en tirerait sur ce

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