ACTE I, SCÈNE V
L i;mpi;rkur.
Comment vous êtcs-vous suscite tant d'ennemis?
THÉROIGNE
Sire, le gibier ne sait pas pourquoi toute une meute le poursuit, féroce, les crocs sortis et donnant de la voix!... Dans la littérature, on rencontre d'étranges limiers qui, d'instinct, sans pouvoir peut-être s'en expliquer euxmêmes, chassent à courre l'espèce humaine. (Désignant h liasse de journaux.) Je voudrais soumettre, à votre équité souveraine, quelques-uns des procédés dont j'ai à me plaindre.
L K M P E R i: U R , hii donnant les journaux.
Je vous y autorise.
THÉROIGNK, parcourant un journal.
Ici, l'on me dit veuve de Mirabeau, qui m'aurait rendue mère de plusieurs monstres. (Passant à un antre.) Voici autre chose, d'une obscénité ignoble ! . . . Je ne m'arrêterai pas aux simples injures... (.-ihordant un troisième.) Ah! ceci est d'une haine plus raffinée : dans le but de les déshonorer, on accole à mon nom celui de femmes illustres, qui sont suspectes de sym-
TUER OIGNE DE MERICOURT
pathie pour les idées nouvelles. La Croix de Saint-Louis, l'on raconte là que je la procure pour cent vingt livres, de compte à demi en ce trafic avec M^e de Condorcet... Oh! les filles d'Opéra qui ont ce que ces messieurs appellent « des vues saines » sur la Révolution, on les qualifie de « belles Phrynés », et les pamphlétaires ne les désignent qu'avec éloge et respect. Celles-là, quelque usage qu'elles Hissent de leur corps, c'est un usage rccommandable, bien pensant!... Mais, lorsqu'il s'agit des grandes dames qui ne sont pas contre-révolutionnaires, on voit alors jusqu'où peut tremper dans la fange cette fameuse plume de M. Suleau !...
Monsieur Suleau, dites-vous?... Il n'y a pas longtemps que j'ai eu l'occasion de, distinguer en lui un des serviteurs les plus résolus du roi de France.
THÉROIGNE
Moi, Sire, je ne l'ai jamais vu. Mais justement mes yeux tombent sur un des moyens que M. Suleau met au service de sa cause. Traitant aussi mal que moi la marquise de Simiane, Mme Charles de Lameth, M^e de StaCl, il
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explique ainsi leurs sentiments libéraux. Lisez, Sire, je vous en prie! C'est que toutes ces personnes, écrit-il, ont « la chair en proie aux cautères, à la teigne, à la gale, aux dartres vives». Et il appelle en témoignage «les innombrables sans-culottes qui ont été mis à même, par ces dames, de vérifier tout cela... » Voilà ce qu'imprime M. Suleau dans la feuille qu'il intitule : « Journal de M. Suleau! »
l'emperi-ur.
Les gens de votre parti ont écrit des infamies cent fois pires sur ma bien-aimée sœur Marie-Antoinette !
THÉROIGNE
Il a paru, en effet, des libelles abominables. . . Mais d'où sortaient certains d'entre eux? D'où vient celui-là, notamment, où l'on représente la Reine comme mon associée pour l'exploitation de la débauche , et toutes deux censément nous offrons une hospitalité cynique aux députés de la France. Qui donc a intérêt à rendre immondes, en même temps, la royauté, dans la personne de la Reine, et, dans mon humble personne, le régime nouveau?... Sire, il y a des ambitieux qui veulent pousser au trône le duc d'Orléans... Qui sait?
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l'eMPKREUR, avec dégoût.
Ah! ne remuons pas ces choses!... Mais malheur au pays dont les désordres font monter tant de lie à la surface !
THÉ ROIGNE.
Sire, je sais que le simple peuple est bon. Je suis persuadée que l'aristocratie n'est pas méchante. Mais, au service de chaque opinion, les gazettes lancent ainsi dans l'air des légions de moustiques, de guêpes et de taons, sous qui toute la population française, aujourd'hui, saigne, hennit, se cabre et rue!... Ces millions d'êtres qu'on enrage, que feront-ils demain ?
l'empereur.
Demain, il faut que la France soit remise à la raison; et j'entends, demoiselle Théroigne, vous faire contribuer à cette besogne salutaire.
Moi, Sire?... Moi qui suis prisonnière!
l'empereur.
Je vous rends la liberté.