‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 65 sur 134 · ACTE I, SCÈNE XV I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE XV I

d'elle? Comment lui infliger l'évidence que mon cœur serait dorénavant partagé?... Je n'ai aperçu d'autre ressource que de me dérober vis-à-vis de vous. J'évitais les réponses qui pouvaient attiser votre impatience. J'affectais la légèreté, la froideur même. Les jours s'écoulaient, formant des mois, bientôt une année. Je rêvais d'atteindre ainsi, sans révolte de votre part, jusqu'au mariage de Marie-Jeanne. Je faisais comme les vieillards qui ne devinent pas que leur fin est proche. Je m'étais habituée à ne pas prévoir, moi, la mort de mon rêve : je vivais!... Hélas! combien des soleils derniers de ma jeunesse ai-je ainsi laissés, un à un, s'éteindre!... Vous me trouvez sans doute bien peu coquette à votre égard, et bien égoïste, de n'avoir point tout d'abord compté avec l'âge qui, chaque jour, me dispute une parcelle de mes modestes agrément».

Ne craignez rien : vous justifiez toujours autant mon admiration pour vous. Quant à votre fille, je m'efforcerai d'être, pour elle, un beau-père dont elle n'ait qu'à se louer.

SABINE

Oh! elle, je n'aurais eu qu'à la consulter,

j'en suis sûre, pour en rapporter sa plus affectueuse soumission au projet de m'unira vous. Mais c'eût été abuser de sa candeur. La tâclic des mères est de protéger contre tout réveil cruel l'esprit imprévoyant, l'innocence de leurs enfants. Je me représentais les petits bonheurs dont je silvJCÊrais Marie-Jeanne, si je rompais son étroite intimité avec moi : Ses épanchenients du soir et du matin dans le négligé de nos chambres!... Ses bras purs que, de temps immémorial, elle connaît pour les seuls maîtres de m'embrasser!... Pouvais-je être, moi, la première, à blesser les plus délicates pudeurs de ma fille, quand je me heurterais au timide détournement de son front, au reproche chaste et jaloux de ses yeux ?

Pendant que vous imaginiez tout cela, chère amie, vous oubliiez ce que j'endurais, moi qui, au sortir d'ici, restais souvent un quart de la nuit à rôder furieusement sous vos fenêtres!... Mais vous venez de me faire trop de bien. Je ne suis plus à plaindre. Je ne récriminerai pas contre vos scrupules, quoiqu'ils aient été excessifs, convenez-en, maintenant que nous en avons triomphé?

ACTEI, SCHNEXV 175

SABINE

Vous ne doutez plus de mon désir de porter votre nom. Vous pouvez à présent concevoir quel rôle bienfaisant, quel personnage inespéré vous jouez dans ma vie qui n'a pas eu sa part de bonheur, et qui, sans vous, est appelée à finir sombre et muette, recelant tout son besoin d'amour... Mais si je vous ai avoué combien vous m'êtes cher, il ne m'appartenait pas d'ajouter que je me sentisse aujourd'hui plus libérée qu'hier.

STANGY.

A présent que je me sais aimé, vous admettriez de m'ajourner encore !

SABINE

Je vous ai Hvré tout mon secret, pour que vous collaboriez à ma tâche. Reconnaissez que j'ai le devoir de ne pas nuire, à l'établissement de Marie-Jeanne. Elle est actuellement fille unique. C'est là un bien que le sort m'a fait lui constituer, en quelque sorte, depuis sa naissance. Si je l'en dépouillais, quel acte accomplirais-je à son égard?... Elle ne possède rien, du chef de son père. Elle a tout à revenir de mo'. Son avenir est précis, fixé, classé.

Il est ici, en portefeuille. Notre notaire peut annoncer ce qu'elle aura plus tard... Mais, d'après la façon dont on compte dans la société, une fois la mère remariée, devant la perspective des su^venances d'enfants, la valeur de la fille est tout de suite rabaissée de moitié, des deux tiers, des trois quarts...

Ma fortune est bien supérieure à celle qu'il y a de votre côté. Si vous me donnez un enfant, plusieurs enfants, ils devront s'en contenter. Je ferai en sorte que l'héritage de votre fille ne soit pas diminué.

SABINE

Je sais qu'entre gens loyaux comme nous, tout peut s'arranger en faveur de la justice, même contre la loi. Et si Marie-Jeanne était mariée, je suis persuadée qu'en mettant, ce soir, ma main dans la vôtre, je n'exposerais celui qui l'aurait épousée à aucune (luperiC) par la suite. Mais nous n'en sommes pas là! Ma fille n'est encore qu'un parti de demain, d'après-demain... Si je m'unissais immédiatement à vous, n'aurais-je pas à redouter pour elle, désormais, les méfiances peut-être insur-

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