‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 7 sur 134 · ACTE I, SCÈNE V If · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V If

envers moi ; et je me flatte qu'ils n'aient point trop hâte de me voir mourir...

Certes!... Quelle idée!...

Oh! pourtant, si tout à l'heure ils me retrouvaient frappé d'apoplexie dans ce fauteuil, je préfère ne point me dépeindre la figure qu'ils feraient... Non, je vous assure, pour des chasseurs aussi déterminés, il y aurait tout de même une sensation de victoire à étendre, sur le carreau, le gros gibier que je suis.

VIVARCE.

Vous calomniez leurs cœurs f

Vous êtes leur ami depuis le collège ; vous êtes à présent devenu leur inséparable : ce serait votre rôle de les défendre si je les attaquais. Mais je plaisantais; et je n'ai en vue que de vous édifier, d'abord, sur une notable diflférence entre mon tempérament et le leur.

VIVARCE.

Je m'en suis bien aperçu tout seul.

1 8 l'énigme

NESTE

N'est-ce pas? On ne croirait point que nous sortions d'une même souche, ni physiquement, ni moralement!... Vous souriez?

Non pas

VI VARCE.

NESTE

Si!... Vous avez lu quelque part que la plus aimable de mes grand'mères, issue de l'auteur commun entre les Neste et les Gourgiran, fréquenta jusqu'à l'excès Crébillon le fils et Rousseau, d'Alembert et le jeune chevalier de Parny. Et vous pensez que, par là, mon sang s'additionna de philosophie naturelle et de libertine indulgence? Peu importe!... Ce qui est certain, c'est qu'ici je ne me plais que dans le frou-frou de femmes dont mes jolies cousines entourent ma vieillesse. J'aime à considérer leurs gestes harmonieux, leurs corsages précis, leurs robes évasives, ce qu'elles ont d'idéal par les yeux, et de félin, avec leurs blanches dents, leurs brillantes crinières où, sans doute, on s'électrise les doigts. Le spectacle de ces deux créatures me fait retrouver mes souvenirs les plus aigus

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de ce que m'a révélé leur sexe ordinairement incompris, toujours énigmatique... (D'un ton subitement grave.) Enfin j'en voulais venir à ceci : c'est que je m'émeus, je m'inquiète, je m'exaspère à les voir si semblables de sagesse apparente, quand je me répète que l'une d'elles, dans sa vie d'aujourd'hui, d'hier, de demain, cache la plus ténébreuse intrigue...

Ah bah ! . . . vous m'étonnez !

N E s T E , ave: autorité.

Non!... J'aurais gardé cette observation pour moi, si j'avais risqué de vous apprendre quelque chose.

Que prétendez- vous dire?

Que le héros de l'aventure où l'une de ces folles est engagée, c'est vous.

Moi!... En vérité, je me demande dans quel esprit vous vous livrez à cette plaisanterie... et comment je dois la prendre!

Il y a quelques nuits de cela, — à mon âge, on a de l'insomnie ; et puis, les cloisons de notre chalet sont minces et sonores, — je vous ai entendu descendre... passer dehors...

VIVARCE.

Erreur !

J'ai soulevé mes rideaux et je vous ai vu : le clair de lune était vif, mais vous le braviez, sans doute en pensant qu'il était plus de minuit, que tout le monde se couche ici comme les poules et devait dormir... Vous vous êtes dirigé vers cette maison. Vous avez gravi le perron qui est là. Vous n'avez eu qu'à toucher à cette porte (Il indique la porte du jardin.) pour qu'elle cédât. Et mon cœur de vieil amoureux de l'amour a frissonné lorsque, sur votre disparition, ces deux battants se sont hermétiquement rejoints. Il m'a semblé que je voyais se refermer la gueule du loup sur vous... et sur elle...

VIVARCE.

Elle, qui?

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Léonore ou Giselle, l'une des deux, parbleu!... Mais laquelle?... Laquelle revient ici, dans la solitude et l'ombre des nuits, pour défaire la clôture, ôter la barre de cette porte ? (Il indique de nouveau la porte du jardin.) ... Depuis ce que j'ai découvert, j'ai sur\'eillé en vain leurs allures, leurs intonations, quand elles s'adressaient à vous... Tout à l'heure encore, j'en étais jusqu'à tâcher de lire sur le visage de leurs maris : lequel?... Mais ils sont taillés sur un modèle identique : mâles rudes et loyaux, respirant la sérénité conjugale, n'ayant ni un défaut spécial à l'un ni un mérite personnel à l'autre qui différencie leur fraternité. Ils ont les mêmes titres à n'être pas trompés... ou à l'être... Quelle est celle de leurs femmes dont ce type d'homme ne fait pas totalement l'affaire?... Est-ce Giselle ? est-ce Léonore? qui a le ferment d'infidèle curiosité dans son cœur, dans sa cer\'elle, ou dans ses flancs?... Chose indéfinissable! Éternel féminin!...

Allons I vous êtes un rêveur : vous avez rêvé toute cette histoire nocturne.

NESTE.

J'ai veillé jusqu'à votre retour. Il était près de cinq heures! Le soleil allait se lever, les gens aussi... Je n'obéis pas à l'envie de vous entraver, je n'ai point de jalousie sénile, croyezmoi, contre les bonheurs des jeunes gens... Mais vous savez bien quels hommes sont mes cousins ! Je vois revivre sous leurs traits (Désignant un portrait.) leur aïeul, Lothaire de Gourgiran, qui fut un lion des batailles et mourut en odeur de sainteté, léguant aux indigents toute sa fortune. Toutefois, attentif de son vivant à la faire respecter dans les moindres détails, il voulut rétablir l'ancien édit qui, pour un lièvre braconné sur la seigneurie, ordonnait de crever les yeux... De pères en fils, tous les Gourgiran sont ainsi âpres dans la revendication de ce qu'ils considèrent comme étant bien à eux. Ah! ne vous laissez pas surprendre, ni vous, ni la petite amie, par celui à qui vous faites tort. Q.ue ce mari-là se nomme Gérard ou Raymond, c'est un gaillard sanguin, bon buveur, grand mangeur, qui bâille le soir, mais qui, dès le petit matin, j'imagine, est alerte et dispos... Que, d'aventure, il pense à sa femme ! C'est son bon plaisir : il veut, il vient...

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V I V A R C E , avec horreur.

Taisez-vous !

N E s T E , interloqué.

Pardon ! ... Je ne croyais pas être en présence d'un sentiment si exclusif. Je concevais un... attrait de personnes... dans le style du dixhuitième siècle...

Vous n'êtes autorisé à rien conclure, pour un mouvement d'impatience que vous avez provoqué !

J'ai la conviction profonde qu'avec une malheureuse enfant vous courez, tous deux peut-être, à votre perte. Voilà pourquoi j'insiste, sans me rebuter. Les faits, je sais sans vous, malgré vous, qu'ils existent : votre discrétion n'a donc rien à faire ici. Quand je vous parle dans l'intérêt vital d'une femme qui vous est chère, votre amour doit m'écouter et me répondre.

Que prétendez-vous ajouter ?

Eh bien ! faites un grand effort : renoncez à

elle.

Jamais

NESTE.

Mais vous y serez contraint un de ces jours ! . . . Dans cette existence de campagne, si limitée en ressources, où l'on vit un peu tous comme dans une maison de verre, vous ne pouvez manquer de vous faire surprendre. Et si vous en échappez, il faudra bien alors vous séparer d'elle. Vous n'avez jamais eu, je suppose, le projet de l'enlever ?

VIVARCE.

Cent fois, j'ai eu ce projet!... Ou bien, plutôt que de la partager, je la menaçais, à travers mes larmes et les siennes, de m'en aller seul au loin. Mais elle est mère. Je me suis heurté à une âme maternelle intraitable, et aussi trop touchante!... Finalement, c'est moi qu'elle a soumis, dompté, attaché comme elle à son foyer... Que voulez-vous que j'examine si ma conduite est prudente, quand je n'en suis même plus à sentir ce qu'elle a de dégradant I

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