‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 78 sur 134 · ACTE II, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE III

Le courage m'a manqué tout à l'heure. Devant le babil de cette chère innocente, devant son jeu de châteaux en Espagne, j'ai reculé l'instant de mon aveu... D'ailleurs, le malheur peut être conjuré sans que j'aie bourrelé la cervelle de Marie-Jeanne.

M A RAYON

Tu ne peux pas dissimuler à ta femme que tu demandes une si forte avance sur un futur patrimoine, qui est le sien.

DIDIER

C'est juste. Je perds les notions de conduite les plus élémentaires.

MARAVOX.

Il n'est pas interdit toutefois que ce soit moi qui, auprès de Marie-Jeanne, devienne encore le porteur de mauvaises nouvelles.

DIDIER

Tu m'as rappelé que j'ai, à son égard, un devoir d'amour et d'humilité qui ne s'esquive pas.

M ARA VON

A vous deux, toi, dans l'état aigu où tu es,

elle, avec ses élans passionnés, vous exaltant l'un l'autre dans l'émulation de vos sentiments d'époux, vous vous feriez plus de mal que n'en fera mon langage paternel et mesuré.

DIDIER

Soit! J'accepte. Je te la confie.

Est-ce que je la trouverai dans sa chambre?

DIDIER

Elle s'est arrêtée au salon. (La voix de Marie- Jeanne résonne dans la coulisse.) Tu l'entends : elle chante. (Maravon sort par la porte des appartements.)

SCElsLE IV DIDIER, SABINE, arrivant par le fond.

DIDIER

Ah ! c'est vous !

SABINE

Vous êtes seul ?

ACTEII, SCEXEIV 20 5

DIDIER

Ma femme est actuellement avec mon père.

SABINE

J'aime mieux cela. Dans ses bras, j'achèverais tout de suite de perdre la raison ; et le peu que j'en ai m'est nécessaire pour aviser avec vous. . . La démarche de Maravon, tout à l'heure, ses brusques révélations à votre sujet m'ont tellement abasourdie que je n'ai pas eu la présence d'esprit de lui adresser les questions les plus importantes.

DIDIER

Mon père m'avait rapporté qu'avec votre visite j'aurais celle de madame Fontenais?

Maman n'est pas loin. A son âge et dans son état de santé, une surprise aussi pénible lui coupe les jambes. En descendant à la station, elle n'a pas voulu retarder mon impatience d'être chez vous. Elle m'a laissé prendre les devants... Je ne viens pas récriminer, je viens achever de savoir. J'admets, je crois que vous n'avez été ni imprudent ni maladroit et que c'est uniquement la chance qui vous a tralii.

îo6 LA COURSE DU I- LAMBEAU

Passons à ce qui va pouvoir arriver, faites-moi bien comprendre le point où vous en êtes...

DIDIER

J'en suis au moment où ma position peut être sauvée tout entière, ou tout entière perdue. J'offre qu'on fasse examiner mes comptes, mes livres, ma correspondance, par l'expert qu'on voudra ; et l'on se convaincra ainsi que je ne demande pas un cadeau, mais une commandite appelée à prospérer elle-même, tout en me rendant la prospérité. Ce n'est pas pour moi, soyez-en convaincue, que je m'acharne à ne pas lâcher prise. Depuis que je me débats contre le sort, j'ai vu tant de vilenies et de duretés chez les manieurs d'argent, j'ai tant éprouvé d'angoisse et de découragement, que je renoncerais volontiers à mes ambitions, h la lutte, à tout, si j'étais seul. Mais il y a Marie-Jeanne, ses habitudes heureuses, ses joies d'enfant chérie, ses luxes innocents de belle petite madame... Et pour ne pas lui infliger des renoncements, des humiliations, des tristesses, à cause d'elle je ne me résigne pas à succomber !

Mon ami, chacun de nous pense à Marie-

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