ACTE II, SCEXE IV
mon contrat de mariage me forcera pourtant d'être encore un petit rentier ! J'aurai ruiné du monde, et je ne serai pas ruiné! On pourrait me jeter ce reproche à la figure. Ah ! c'est vous méprendre sur mon compte, si vous supposez que je me résignerais vilainement à devenir insolvable, et pis encore ! à passer pour un malin chez les gens ayant eu confiance dans ma parole, dans l'honnêteté de ma signature. Pouah! je me dégoûterais de me sentir encore là, toujours dans ma peau !
SABINE
Quel parti prendriez-vous donc?... Vous ne répondez pas?... Vous me faites peur... C'est mal !
DIDIER
Pardon! ma mère !.. Je me suis emporté au delà de ce que je devais dire.
SABINE
Non, Didier, c'est moi qui, en arrivant, vous ai mis en demeure de préciser votre situation. Elle m'est apparue maintenant dans toute son horreur. Je sais qu'il n'est plus seulement question de restaurer vos affaires et de maintenir vos facilités de dépenses; je sais que c'est
le moment de sauver l'existence même de votre foyer. Pour cela, l'efFort que vous réclamez, si gros qu'il soit, doit être accompli. Je m'y emploierai énergiquemcnt.
DIDIER
Merci de vos bonnes paroles ! J'en avais besoin... Avez-vous quelque indice sur les dispositions de madame Fontenais?
SABINE
Elle n'a pas eu à se prononcer. Nous n'avons encore échangé, toutes deux, que des réflexions, des soupirs, des jérémiades.
Si vous le voulez bien, quand elle va être ici, ne remettons pas l'heure de connaître sa volonté.
Je préfère que maman n'ait pas l'impression que, vous et moi, nous soyons deux à nous soutenir en face d'elle, contre la tranquillité de ses fonds. Je ne mets pas sa bonté en doute. Mais je me précautionne envers ce qu'elle aurait parfois d'ombrageux, peut-être, dans le caractère. Laissez-moi donc intervenir seule.
ACTEII, SCEN'EV 211
DIDIER
Parfaitement. Je m'en vais. Ma présence est, d'ailleurs, nécessaire à l'usine. Je remets entre vos mains mon sort et le repos de Marie- Jeanne. (Il sort par la porte de gauche.)
SCE\SiE V
SABINE, MADAME FOXTEXAIS, entrant par le fond.
SABINE
Venez, maman, venez vous asseoir ici.
MADAME FOXTEXAIS.
Ni ta fille ni ton gendre ne sont là?
SABINE
Votre petite-fille et votre petit-gendre me laissent le soin de faire le grand appel à votre générosité.
MADAME FOXTEXAIS.
Ce n'est pas de moi, je suppose, qu'on attend trois cent mille francs.
SABINE
On ne vous demande là qu'une avance : le capital ne sera pas perdu ; il sera placé.
MADAME F ON TENAIS
Dans de bonnes mains, si j'en juge par le résultat où en sont les aflfaires de Didier.
SABINE
Faites-les étudier par des personnes compétentes, en qui vous aurez foi. On ne vous sollicite de rien verser qu'à bon escient.
MADAME 1- O N T E N A I s .
Non ! ... Je n'entrerai pas dans cette voie, je ne me laisserai entraîner à aucun de ces examens au bout desquels il y a des mirages dont on devient dupe. C'est de la sorte que ton mari, jadis, nous a coûté près de cinq cent mille francs... Nous étions riches d'un million et quart, quand, après trente-cinq ans de labeur, monsieur Fontenais se retira. Que me restc-t-il depuis que j'ai donné cent cinquante mille francs de dot à Marie-Jeanne?... Quelque chose comme six cent cinquante mille francs. C'est bien. Ce n'est pas trop. C'est juste ce qu'il faut pour que je vous fasse tous vivre honorablement.
ACTEII, SCÈNE V 213
SABINE
Vous parlez de vie honorable ! Voilà précisément la question. Je dois vous dire que, quand même vous compromettriez la moitié de vos biens actuels pour la cause de vos petitsenfants, c'est là un risque dont il ne serait pas beau de vous affranchir. Il s'agit d'éviter au nom que porte Marie-Jeanne le scandale d'une liquidation judiciaire. Vous entendez, n'est-ce pas? Vous n'aviez pas envisagé cette éventualité, j'en suis sûre, quand vous avez commencé par m'opposer un refus si net. Moi-même, je n'y avais pas songé, avant que Didier m'eût ouvert les veux là-dessus. Nous autres femmes, nous n'avons pas un instinct aussi prompt que celui des hommes, pour percevoir le point d'honneur.
Oui, je connais ça. Ces messieurs, dans l'occurrence, nous disent : « Mon honneur!... Mais votre sexe n"a point les délicatesses du nôtre... Pour réhabiliter notre honneur d'homme, que nous avons aventuré, donneznous seulement votre argent de femme... »
SABINE
Vous parleriez moins sévèrement si vous aviez vu avec quelle noble indignation, tout à l'heure, Didier repoussait la pensée de ne pas faire honneur à ses engagements. Il m'a signifié qu'il se tuerait !
MADAME FONTENAIS.
Ah ! je connais encore cette histoire ! Autrefois, ton mari, — on te l'a caché, — venait trouver le mien à des veilles d'échéances, et le menacer de suicide. Ton père donnait, et redonnait. Puis, quand il eut allongé tout un demi-million, et que ton mari vint encore parler de mettre fin à ses jours, M. Fontenais se dit : « Eh bien!... Eh bien!... » Eh bien! il ne s'est jamais tué, le fichu bonhomme!
SABINE
Maman! il est mort.
MADAME FONTENAIS.
Oui, un beau jour, d'une pleurésie!
SABINE
Je voudrais, certes, me persuader que Didier n'accomplira pas l'atroce action de rendre ma fille veuve. Mais, tout au moins, d'autres acci-