‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 9 sur 134 · SCE-X.E VII · texte numérisé non relu

SCE-X.E VII

Les Mêmes, Un Domestique, RAYMOND, puis GÉRARD.

LE DOMESTiaUE, entrant par la dioite, second plan.

Madame a sonné?

RAYMOND, entrant par le fond, au domestique.

Non, c'est moi. Voici pour la poste. Vous n'aurez pas besoin de revenir. Fermez le côté du service en vous en allant. Nous fermerons ici, après le départ de ces messieurs.

GÉRARD, entrant par le fond.

Remettez cette lettre au facteur.

(Le domestique sort.)

28 l'énigme

GIS ELLE, à Nesle.

Mon cousin, lisez-nous les nouvelles du jour.

N E s T E , ayant déployé un journal.

Peuh! dans cette saison, tout est en vacances : les Chambres, les tribunaux, les mariages, les décès...

RAYMOND, lisant par-dessus l'épaule du marquis.

Voilà un titre sensationnel : « Terrible drame domestique. Un mari qui se fait justice. »

GISELLE, se met tant à un travail de broderie. Lisez-nous cela !

Ces sujets-là me répugnent... Et les détails en peuvent être choquants.

LÉON O RE, ayant pris aussi un ouvrage.

Ne redoutez pas de nous choquer.

GÉRARD, grondeur.

Eh bien! Léonore?...

NESTE.

Je vous obéis donc (Usant.) : « Un sieur T...,

garçon de recettes, avait été averti que sa femme le trompait. Le sieur T... essaya d'abord de surprendre les complices en train de se jouer de son honneur. N'y ayant pas réussi, il résolut de se procurer un aveu par des brutalités. La femme T... confessa qu'elle avait écouté un séducteur ; mais elle repoussa l'offre d'avoir la vie sauve à condition de le désigner. Alors, le malheureux époux, s'armant d'un couteau de cuisine, se précipita sur son indigne compagne et lui ouvrit la gorge... »

La brute !

GISELLE

Et cette bête de femme qui se fait égorger comme une oie !

Vous n'auriez pas voulu qu'elle fît, en 'son lieu et place, couper le cou de celui à qui elle s'était donnée?

GISELLE

Non, certes ! mais quelle rage a pu la pousser à se dénoncer elle-même?

GÉRARD

Un reste de loyauté, d'honnêteté.

GISELLE

Des scrupules devant un couteau de cuisine, devant un individu qui vous dit : « Parle un peu, que je te tue... Parle davantage, que je coure tuer ton amant!... »

RAYMOND

Ma parole! je me demande qui, de nos femmes ou de moi, perd le sens des mots!... Il y a un instant, c'était Léonore qui, pour faire entendre que la personne de l'amant était sacrée, l'appelait « l'être auquel on s'est donnée ». Maintenant, c'est le tour à Giselle de traiter « d'individu » un mari outragé, qui recourt à son droit souverain, et dont le seul tort, selon moi, est de n'avoir pas réussi également à tuer le complice.

GISELLE

Mais ta morale n'est pas seulement abominable, elle est absurde aussi ! Elle méconnaît toute proportion entre les choses. Le monstre de mari qui s'en tient à ce raisonnement : « Tu me trompes, je te tue... « est, par excellence, un monstre d'illogisme. Toi, tu vois là deux termes qui s'opposeraient indiscutablement l'un à l'autre, comme la quinine à la

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fièvre. Ah çà ! tromper n'égale pas tuer. Tromper, c'est le mal; tuer, c'est le pire. Tuer quelqu'un, c'est se comporter en ennemi mortel ; tandis qu'une femme peut être la meilleure amie de son mari et le tromper...

GÉRARD

Voilà du propre !

Qu'est-ce que tu nous chantes-là?

GIS EL LE, prenant Léonore à témoin.

Nous en connaissons?

LÉ 0x0 RE, souriant.

Quelques-unes.

X E s T E , à Raymond.

Oui, comment oses-tu soutenir la légitimité de pareils meurtres, à notre époque, après deux mille ans de christianisme, quand il y a la séparation, et, à la rigueur, le divorce, et encore le pardon, et surtout... l'esprit!...

RAYMOXD.

En religion, le serment de fidélité lie jusqu'à la mort. Quant au code, qu'on a tant remanié depuis cent ans, on n'a pas touché l'ar-

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ticle qui excuse l'époux de se faire justice : il reflète donc bien toujours la volonté de notre temps. La femme parjure qui n'a plus pour son mari qu'une âme d'hypocrisie, qui lui rapporte une bouche possédée par un autre et un corps dont les secrets se sont étalés ailleurs, celte femme-là n'est même plus digne de son nom de baptême : c'est une bête impure, c'est une chienne du diable qu'il faut abattre, avec le chien qui la suit!

LÉONORE

Quelle horreur!

G I SELLE

Oh! c'est trop fort! cela dépasse tout langage permis!... Tu tranches les questions évidemment sans te les représenter. Tiens : supposons une bêtise, une énormité, supposons une faute que j'en serais venue à commettre et toi à découvrir. Alors! pendant que je serais, eh bien, oui! je le sens, au désespoir de te causer ainsi la première douleur de notre ménage, tu oublierais tant d'années que nous aurions vécues dans l'affection ? Et toi, qui n'aurais pas cessé de m'être très cher, toi, mon compagnon de tout temps...

ACTEI, SCÈNE VII 33

RAYMOND

Je ne serais plus cela : je serais celui que tu aurais trompé.

GISELLE

Quoi ! lorsque, par un dernier geste d'habitude, je chercherais, une fois encore, ta protection, tu te jetterais sur moi comme le bourreau de la Roquette ! tu m'arracherais mon dernier souffle ! tu me noierais dans mon sang!

RAYMOND

Oui.

GISELLE

Ah bien ! je ne te reconnais pas de droit pareil. Si c'est dans ton code, ce n'est pas dans ma conscience. Je ne distingue plus là qu'une vilaine bataille de la force contre la faiblesse. Et, pour m'y dérober, aucune échappatoire, ni feinte, ni ruse, ne me répugnerait, je m'en vante !

RAYMOND

Il n'y a pas de quoi te vanter !

N E s T E , à Gérard.

Au moins, toi, j'augure de ton silence que

la profession de foi de ton cadet t'inspire la même réprobation qu'à nous!

Oh! moi, si j'avais épousé une autre femme que Léonore, d'où me fût un jour venu le déshonneur, je crois que je lui aurais laissé tout de même la vie. Mais ce que je sais, c'est que son amant, je l'aurais supprimé comme un voleur escaladant ma propriété.

VIVARCE, avec force.

A la bonne heure! Un homme tue un homme.

KESTE, d' un ion plus fort.

Un homme ne tue pas un homme.

GÉRARD

Eh bien! pourtant, celui qui me prendrait ma femme, je le tuerais sans une hésitation, comme je suis prêt à me faire tuer pour elle, ou pour défendre mon pays, mes biens... ou simplement le gibier que Raymond et moi nous avons sur nos terres.

NESTE.

Moi qui ne reconnais même pas à la société le droit de mort, je crie de toute ma force que

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ce droit ne saurait appartenir à l'individu... Certes, je sais qu'il est inutile de discourir contre ce que les aveuglements de la passion peuvent faire tout à coup commettre... Mais je dis que vos propos à froid sur l'homicide conjugal, avec leurs allures de grands principes, ont beau être appuyés par la loi, admis par les mœurs, ils n'en prennent pas moins leur source dans l'égoïsme le plus boueux. L'homme ou la femme, les époux ou les amants, qui se décernent à eux-mêmes le mandat de justicier, ceux-là, dans la minute rouge, incarnent tous les péchés capitaux : l'orgueil, l'envie, la colère, la luxure sombre des images qui montent au cer\'eau!... Si ce sont vos théories qui ont raison, alors, c'est que le fond de l'âme humaine est imperfectible. On continuera à polir l'extérieur des gens et à vernir leurs aspects, pour que tout cela craque et tombe à la première secousse de l'intérêt personnel, pour que le mâle et la femelle de l'époque des cavernes réapparaissent soudain dans les temps actuels, faisant saillir, de dessous l'inanité du sourire, les éternelles dents de guerre et de proie... Mais, décidément, nous ne parlons pas le même langage. Bonsoir!

56 l'énigme

LÉONORE

Oh! vous n'allez pas déjà vous retirer?

GISELLE

Pourquoi êtes -vous si pressé?

GÉRARD

Seriez-vous vraiment froissé de nos convictions?

NESTE.

Oh! pour cela, voici trop longtemps que je vous connais comme vous êtes!... Mais il y a des moments où vous m'inspirez le besoin de prendre l'air.

GÉRARD ET RAYMOND, riant.

Ha!... ha!... ha!...

NESTE.

Je m'en vais respirer ma bonne amie la nature moderne, telle que le progrès l'a faite... Car, si la civilisation ne doit pas réussir à améliorer les êtres, elle a su, du moins, orner de douceur les choses. D'ici au chalet qui m'héberge, un petit coin fleurit comme par miracle, selon les retouches de Le Nôtre et d'après les indications de Watteau. Les sombres halliers ont disparu, par où jadis hurlaient ici

ACTEI, :^CÈNEVir 37

des bandes de loups. Aujourd'hui, une allée de sable fin... des parterres... des vasques d'eau courante, et, venant quelquefois y boire, un petit oiseau à queue preste et à tête bleue... Traverser cela me remettra le cœur! A demain!

VIVARCE.

Il est dix heures. Je vais suivre l'exemple du marquis.

Comment! vous aussi, vous nous quittez?

Si l'on vous écoutait toutes les deux, vous feriez durer nos soirées aussi tard qu'à Paris. Ici, le chant du coq doit réveiller notre cousin!... Quant à Vivarce, s'il nous fait l'amitié de préférer notre hospitalité à toute villégiature mondaine, n'est-ce pas convenu que c'est pour sa santé?... Enfin, permettez-moi d'ajouter que, Gérard et moi, nous sommes matineux comme des chasseurs.

A quelle heure as-tu l'habitude de te réveiller?

38 l'énigme

RAYMOND

Entre six et sept heures.

NESTE, à Gérard.

Et toi, de même ?

GÉRARD

A peu près, sauf quand, en me couchant, je sais avoir à m'équiper plus tôt. Dans ce cas, j'ai en moi un instinct de coureur des bois qui me tient heu de réveil-matin. Et Raymond est pareil.

NESTE, en feigiia lit l'indifférence.

Est-ce que vous avez en perspective un projet de chasse particuHèrement matinal?

RAYMOND, après un signe d'intelligence à son frère.

Non.

GÉRARD

Aucun projet de chasse.

NESTE, serrant la main de Gérard.

Alors, dors bien.

GÉRARD

Mais nous allons faire les quelques pas pour vous reconduire.

ACTEI. SCÈNE VIII 39

C'est inutile. (Montrant Vivarce.) J'ai de la

société avec qui deviser jusque chez moi.

(Serrant la main de Raymond.) Toi aussi, dors bien.

Merci, mon cousin.

XESTE, à Giselle.

Bonne nuit, mignonne. (A Uonore.) Bonne nuit.

VIVARCE, serrant la main à Raymond et à Gérard.

A demain. (A Giselle.) Au revoir, madame. (A Léonore.) Au revoir, madame. (Xesteet Vivarce sortent par la porte du jardin.)

SCEX.E VIII

RAYMOND, GÉRARD, GISELLE, LÉOXORE. Raymond a déployé des volets intérieurs sur la porte du jardin. Il les assu-

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jettît au moyen d'une barre de fer transversale.

GÉRARD, à Lconore.

Tu ne remontes pas?

LÉONORE

Je reste encore un peu à travailler.

RAYMOND, à Giscîle.

Et toi ?

GISELLE

Je tiendrai compagnie à Léonore.

LÉONORE, plaisamment.

Ne vous y croyez pas obligée, chère madame.

GISELLE, de même.

Mais, chère madame, je m'y plais.

RAYMOND

Alors, embrassez votre mari.

(Il tend sa joue à Giselle, qui s'exécute négligemment, du bout des lèvres.)

GÉRARD, à Lconore.

Embrassez le vôtre, mieux qu'elle n'a embrassé le sien.

ACrEI,SCEXEIX 41

RAYMOND, à G i selle.

Hein! tu as entendu la leçon?

(Léonore embrasse Gérard, négligemment aussi.)

Peuh! ce n'est guère enthousiaste non plus. Ça ne m'empêchera pas de m'endormir...

(A Raymond.) Allons, viens te reposer.

RAYMOND

Je te suis.

GÉRARD

Bonsoir, la compagnie ! (Il sort par h fond.)

SCEItE IX GISELLE, LÉONORE, RAYMOND.

RAYMOND, à Giselle.

Tu boudes, mauvais petit caractère? (Il pose un gros baiser sur la nuque de Giselle.)

G I S E L L E , se déballant.

Ah! tu m'agaces!

RAYMOND, éclatant de rire.

Ha!... Là!... là!... Rageuse!... (En menace comique.) Rappelle-toi ce qui t'attend si jamais tu me trompes! (7/ sort par le fond.)

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