ACTE II, SCENE I
LIGUEIL, lie même.
Je VOUS répète que c'est très réussi ! Regardez-moi les yeux, Régine. (Il se tourne vers elle.) Ne vous sem,ble-t-il pas que je les aie un peu plus ouverts, un peu moins durs ? Je ne prétends pas avoir de grands yeux; mais j'ai, tout de même, les yeux... grands.
RÉGINE
Voulez-vous que je vous dise? vous posez si bien que vous en posez trop bien. (Elle imite Liguell.) Vous froncez les sourcils, vous serrez les dents; on penserait que vous êtes attentif ou préoccupé, tandis que vous n'avez rien à faire que de rester naturel et de vous montrer comme à votre ordinaire.
LIGUEIL.
Sapristi ! je pose naturellement, comme il m'est naturel de poser. C'est ma façon de poser; c'est une ressemblance de plus avec moimême : un eîTort que je fais pour mieux me ressembler. Je fais quelque chose, autant que si je mettais mes éperons ou que si j'étudiais une carte d'état-majon
REGINE.
Il faudrait justement éviter cela.
LIGUEIL.
Mais tous les portraits que l'on expose, ce sont les images de gens qui posent. Un particulier que l'on ne remarque point s'il passe à côté de vous, en chair et en os, vous inspire tout de suite une impression à son endroit, par sa manière de se présenter dans le cadre d'une toile. (Il prend une attitude.) On se dit : « Voilà un monsieur qui doit avoir de la conversation dans les sociétés d'archéologie, » ou bien (variant d'attitude) : « Voilà un monsieur avec qui on ne doit pas pouvoir se lier en chemin de fer... » Le livret porte simplement : Portrait de M. X... Lisez : « Portrait de M. X... en train de faire faire son portrait. » Tous ces individus que l'argot du monde appelle des poseurs, leur qualification ne leur vient-elle pas de ce qu'ils se comportent toujours, au Bois, à table, au théâtre, à la salle d'armes, comme s'ils étaient au moment où l'on fixerait leurs traits pour la postérité?
RÉGINE, se remettant à son chevalet.
Enfin, posez, en posant le moins possible.